Publié dans Le Manuscrit

Chapitre 1

Trois heures trente-sept.  La séquence de bips répétés de son téléavertisseur résonnait encore dans sa tête.  Son plongeon dans l’encre opaque de la piscine ne l’avait que momentanément rafraîchi. Dans le plus simple apparat, il était demeuré sur le patio pour communiquer avec la répartitrice.  Tandis que la brise nocturne le dépouillait de ses dernières gouttes de fraîcheur, il écouta attentivement les détails de l’accident. Tout en enfilant son uniforme, il avait rempli sa tasse thermos du café encore tiède qu’il s’était fait deux heures plus tôt.  Car, valait mieux un café tiède qu’une tasse de café vide.

Trois heures quarante-cinq. Le voyant indiquant que le réservoir d’essence avait visiblement été oublié ou plutôt ignoré par son précédant conducteur s’alluma.  Heureusement, la station-service la plus proche n’était qu’à deux coins de rue.  Il fit le plein, maugréant à voix-haute contre les imbéciles incapables de servir du café chaud à cette heure de la nuit.  Franchement! Une station-service sans café.  Appuyant machinalement sur l’accélérateur, il porta sa tasse thermos à sa bouche.  Son visage réprima un léger dégoût.  Déjà froid!  Fallait se faire à l’idée.  Pas le temps pour une visite éclair chez Tim!!!

Quatre heures.  L’autoroute enfin.   Il enclencha la cinquième.  Alors que la vitesse transmutait la ligne blanche en un long filament hypnotique, il saisit d’une main son boîtier de cigarettes. Au passage, ses doigts effleurèrent le relief des motifs égyptiens qui ornaient son couvercle.   Les hiéroglyphes se laissèrent lentement caresser.  La douceur subtile du geste éveilla dans sa mémoire l’agréable souvenir des effluves délicats du café de Juliette. Il cliqueta son zippo sur sa cuisse raidie.  Dans la pénombre de l’habitacle, la flamme s’affirma, inondant son visage d’une lampée de lumière.

Le lieutenant Simard jeta un vif coup de d’œil sur sa montre. Dans moins de 15 minutes il serait sur les lieux de l’accident.  Tandis qu’il s’engageait dans la bretelle de l’autoroute il entreprit de se remémorer les détails qu’on lui avait rapidement communiqué.  Deux victimes. Deux jeunes filles dans la vingtaine, sur la Côte-des-Anges, à quelques mètres de l’érablière.

Jamais jusqu’ici il n’avait senti le besoin d’échapper à la situation. Or, cette nuit là, envisager de croiser les yeux d’une personne qui tergiverse au bord du précipice de sa mort le confrontait plus que jamais à la fragilité de sa propre existence.  Malgré le trouble, malgré l’angoisse son métier de technicien en collision l’amènerait à voir le rideau tombé une nouvelle fois sur un horrifiant spectacle.

Il ne pouvait pour autant se soustraire à son devoir.  Les spécialistes en reconstitution de scène d’accidents mortels se comptaient sur les doigts d’une main.  D’ailleurs, on faisait maintenant appel à lui un peu partout au Québec. Là ou les yeux les plus aguerris avaient échoué,  le lieutenant Simard avait réussi.   Grâce à lui et à son « inexplicable » facilité à repérer des endroits, des objets parfois même des témoins, les plus complexes catastrophes routières avaient pu être résolues. Mais s’ils savaient le prix qu’il devait payer quotidiennement pour être si efficace!

La scène n’était plus qu’à 10 minutes.  Il activa la composition automatique sur son téléphone portable.

-« Mikaël ? C’est Pierre ! J’arrive bientôt sur les lieux! T’as pensé à me prendre mon café?  Good. Je t’attends sur place! On se voit dans quelques minutes. Ciao! »

Expéditif mais efficace.

En passant devant l’aéroport de Mirabel il fustigeant intérieurement au nom de tous les expatriés de ce qu’il nommait; le grand carnage agricoles des Laurentides.

En arrivant tous près du petit village de Ste-Scholastique, il éteignit ses gyrophares.  D’une part, il y avait peu de chance que la force d’impact ait épargné qui que soit.  Et puis, rien ne servait d’alarmer les villageois.  La nouvelle irait de toute façon bon train bien avant que le coq n’ait chanté la naissance d’un nouveau jour endeuillé.

Il aperçu au loin la voiture emboutie contre un arbre.

–          Mikael. Je suis rendu sur les lieux.  Peu de chances de survivants! Appelle tout de suite la morgue et avise les ambulanciers.

–          10-4 !  Je devrais être là dans une dizaine de minutes tout au plus et les services d’urgences sont déjà en route.

–          N’avise pas les « rapaces » tout de suite.  Laurie risque d’être la première à s’amener sur les lieux et le spectacle est assez « hardcore ». Vaut mieux lui épargner ça!

–          Tu sais bien que « blette » comme elle, elle doit sans doute être déjà au courant mais bon…je lui téléphone à l’instant.

–          Ouin ! Au pire, je la gérerai quand elle arrivera.  Je quitte à l’instant  mon véhicule pour aller constater les dégâts. 10-4.

De la carcasse automobile, il émanait une sorte de vapeur lugubre. Des particules de vie semblaient encore virevolter de l’habitacle. Peut-être avait-il eu tord.

De nombreux débris avaient été projetés sur plusieurs dizaines de mètres.   Le reste des lieux ressemblait en tous points aux scènes usuelles.  Éclats de verre, traces de freinage, morceaux de tôle froissée jonchant entres les sillons d’une terre déjà préparée pour les semis du printemps prochain.

Pierre s’approcha de la voiture patrouille en s’allumant une nouvelle cigarette.  Il aperçu d’abord la conductrice qui gisait sur le côté, la tête coincée entre le volant et le bras de vitesse.  Une marre de sang recouvrait le siège du passager. L’écarlate liquide s’infiltrait entres les sièges comme la lave s’échappant d’un volcan.

Le chemisier blanc de la passagère offrait un contraste quasi angélique.  Seuls quelques éclats de sang s’étaient échappés de la tête fracassée de sa copine, dessinant un étrange motif sur son épaule gauche.  Pierre eut l’impression de la voir légèrement bouger.

–          Bonjour Mamzelle!

La jeune victime sursauta.  Elle tenta dans un ultime effort de se retourner pour entrevoir son interlocuteur.  La voix du policier se voulait chaude et réconfortante.

–          Je ne peux pas bouger, gémit-elle.  J’ai mal !  Caroline?  Caroline!! Elle a perdu connaissance ?? demanda Roxanne dans un cri compressé par la rigidité de sa ceinture de sécurité sur sa cage thoracique fracturée.  Caroline réponds moi !!!

Rien ne servait de lui mentir. Sa copine était indubitablement décédée en embrassant de trop près l’un des grands arbres centenaires de l’érablière, seuls témoins impassibles d’un autre baiser de la mort.  Mieux valait faire diversion que d’asséner à la jeune survivante un nouveau choc émotif.

–          Reste calme ma belle!! Les ambulanciers ne tarderont pas à arriver!

Le lieutenant avait choisi délibérément de rester dans l’ombre.  Seule sa voix enveloppait la blessée d’une étonnante sérénité.  Elle tenta à nouveau de se dégager. Sachant pertinemment qu’un mouvement brusque lui serait fatal, il contourna agilement la carcasse métallique, glissant ses lunettes dans la poche de sa chemise.

Elle leva alors les yeux et l’aperçut. Elle vit certes le vert solennel de ses yeux mais, elle vit plus que cela.  Elle murmura faiblement :

–          Vous?  Je vous reconnais!  Vous êtes là pour moi n’est-ce pas?  C’est mon heure…

Pierre Simard se contenta de sourire. Le policier s’était longuement penché sur ce type de réaction post-traumatique.  Il avait d’abord ébauché une théorie psycho-scientifique.  Sur le point de s’éteindre, la mémoire envoyait possiblement à la victime une quantité de souvenirs se combinant entres eux afin de permettre au cerveau de considérer sa dernière scène comme un moment de sérénité.  C’est sans doute cela que Da Vinci lui-même avait du vouloir transmettre comme révélation lorsqu’il peignit son chef d’œuvre du même nom : La nécessité pour exulter de se trouver tout près d’une personne familière.

Son autre théorie s’appuyait une hypothèse « neuro ésotérique ».  Il supposait ainsi que notre inconscient connaisse l’heure et le jour exact de notre mort, et ce, dès nos premières minutes d’incarnation fœtal.  Toutes les données inhérentes à notre dernier souffle resteraient savamment verrouillées dans un coffre-fort neurologique situé aux abords de notre glande pituitaire.   Seule une dose massive  de ce que certains appellent « l’hormone de mort » suffirait à  enclencher  l’exécution chimique de la « divine » combinaison.

Après plusieurs années de lectures pour tenter de trouver des preuves concrètes de ses suppositions, Pierre avait découvert que l’on trouvait cette hormone dans le corps de tous les humains. Elle était par contre détectable uniquement au moment de l’apparition des premières menstruations chez les femmes et de l’éjaculation chez les hommes.

L’hormone de mort en dose massive provoquant un rétrécissement du thymus, lequel est situé à proximité du cœur. Le thymus est l’organe qui contrôle la longévité du corps.

Or, selon la théorie du lieutenant, la glande pituitaire aurait aussi un rôle symbiotique avec notre subconscient. Dès la plus tendre enfance, notre duo de super-héros hormonaux nous enverraient donc en rêve, des images, des sons, des émotions qui, s’avèreraient d’amblée tout à fait farfelues.  Puis,  à force d’être exposer à ces éléments oniriques, la mémoire finissait  par vous conditionner à revoir au dernier moment et sans douleur, les acteurs de votre mort.

Bon c’était un peu compliqué et loin d’être étoffée pour une tribune scientifique mais, Pierre se passionnait en tous points pour cette théorie.

La jeune survivante toussa.  L’heure était arrivée. La gorge de Pierre se serra. Dans quelques secondes, il exécuterait les gestes, prononcerait les mots justes, saurait revêtir la bonne image, mais il n’arriverait jamais à faire de ce moment une banalité.  Il s’approcha et posa la main gauche sur son front.  Elle gémi comme si une puissance incroyable tentait de sortir de sa poitrine. Ses poumons semblaient brûler comme ceux d’un nouveau-né.

–          Le retour à la Matrice, pensa-t-il.

Agenouillé près d’elle, il plongea ses yeux dans les siens. D’abord effrayée, elle tenta de fermer les paupières mais, incapable de quitter la douceur du regard, elle s’y abandonna.

–          Monsieur, je voudrais que vous fassiez quelque chose pour moi svp…

–          Bien sûr mamzelle! Ça va me faire plaisir…

Elle lui murmura à l’oreille sa dernière volonté.

Le fer à cheval en diamant qui ornait sa jeune poitrine cessa sa danse et s’immobilisa dans le silence du soleil levant.

____________

Pierre resta quelques minutes tout près de Roxanne, recueilli dans une profonde méditation. Ce moment nécessaire à toute l’exhortation de l’accompagnement vers la mort, il le ressentait dans un parfait silence.  Pas de révélations troublantes, ni de colères refoulées lors de ces derniers instants. Seulement une pureté brève et immaculée.  Et un vœu, pieu, qu’il allait exaucer.

Tout en se relevant, il entendit au loin la frénésie des gyrophares ambulanciers. Il hésitait déjà à annoncer aux techniciens que la victime était décédée en sa présence. Comme à chaque fois, l’empathie le gagnait.  Contrairement à sa spécialisation, l’adrénaline du personnel d’urgence résidait justement dans cet espoir, même infime, d’arriver sur les lieux à temps pour sauver une vie.

Il se releva, remit ses lunettes et commença à dresser les lignes de son périmètre de sécurité.

À la vue du premier technicien, Pierre réaffirma son choix. Le jeune homme d’à peine vingt-cinq ans devait sans doute assister à l’un de ses premiers accidents spectaculaires.

-« Des survivants? ».

Les tempes grisonnantes du chauffeur donnaient le ton à l’interrogation. Dans l’œil de l’habitué, le zèle avait fait place à l’expérience. En quelques secondes, il avait saisi que seul un miracle avait pu laisser une vie indemne dans cet invraisemblable amalgame de métal et de branches brisées.

-«Non. Deux victimes de race blanche. Toutes deux dans la vingtaine. Roxanne Leblanc et Caroline Castonguay ».

-« Merde ».

Le jeune technicien n’avait pu réprimer sa déception.  Tout en glissant le brancardier avec déception, il empoigna sa radio émettrice.

-« Ici l’ambulance 433. Deux décès sont constatés sur les lieux. »

Pierre aurait dû le prévoir  Ce novice devait ignorer tout du protocole à suivre lors d’enquête de collisions mortelles.

-« Excuse-moi! ».

Pierre allait l’initier en douceur.

-« Avant que le coroner ne viennent chercher les corps, j’ai un travail à faire.».

Même la douceur était relative.  Au moins il n’avait pas usé de condescendance.  Après tout, ce n’était pas sa faute.  Ah si les jeunes diplômés savaient et que les vieux singes pouvaient !’il N’empêche que Pierre ne faisait preuve d’aucune tolérance face à l’incompétence.

Le brancardier néophyte se confondit en excuses.

-« Je suis désolée monsieur l’agent.  On ne m’avait pas avisé.  J’ai juste voulu bien faire »

-« C’est ma faute Alex, j’aurai dû te prévenir! ».

Le chauffeur avait ouvert la portière grinçante du véhicule d’urgence. Assis au bord du siège comme le vieux shaman au bord du feu, il décida de se porter garant de son acolyte.

-« Salut Pierre ! Donne-lui une chance ! C’est sa première collision mortelle !  Les cours J’aurai dû réviser le protocole avec lui durant le trajet.  Mea culpa !».

Pierre tapota l’épaule d’un Alex mal à l’aise.

« C’est ben correct mon Roger, je comprends ça!  Fait juste les rappeler pour leur dire qu’un enquêteur est sur les lieux. Spécifies que tu les aviseras dès j’aurai terminé mon travail. Appelle aussi les pompiers, on aura besoin de leur pinces pour sortir la petite de là!»

Alex jeta un regard inquiet vers Roger. Celui-ci avait plusieurs fois croisé le lieutenant Simard dans de pareilles circonstances. Il se contenta donc d’afficher un large sourire approbateur. De son regard émanait un sentiment semblable à celui qu’affiche un père lorsqu’il voit son petit enfourcher pour la première fois sa bicyclette; Une confiance fière doublée d’une imperceptible crainte qu’une manœuvre inexpérimentée pourrait le faire vaciller.

Pierre se dirigea vers sa voiture pour aller prendre ses outils de mesures. Tout en déposant son coffre, il s’enfila dans la bouche, un objet, pour le moins inusité.

-« Ben kin ! Si c’est pas le jeune nouveau!!! Suit Mononcle!   Y va te montrer comment on rend sa beau une scène de même!!!»

Le lieutenant Simard avait enfilé une paire de dents artificielles qui lui donnait des allures de vieil ermite. Les dents brunâtres partaient dans tous les sens, particulièrement dans le sens de la dérision.  Il guettait d’un œil amusé la réaction d’Alex dont la décontenance ne faisait qu’alimenter le dialogue loufoque de son interlocuteur.

Pierre allait repartir de plus belle, lorsqu’il sentit une main sur son épaule.

-« Un café chaud monsieur Tim Simard? »

Un peu gêné d’être surpris en délit de badinerie par la journaliste, Pierre recracha les dents et montra les siennes affectueusement.

– « Tiens, tiens. Mamzelle Laurie. Toujours la première rapace au rendez-vous! »

Laurie St-Amant se faisait un point d’honneur de supplanter la nouvelle à la compétition. D’une part, cela lui permettait certaines privilèges auprès des policiers mais cela lui permettait aussi de faire un sérieux pied de nez à toute la gente masculine journalistique en mal de puissance « testotéroniques ».

Elle plaça militairement sa main gauche sur son front, tendant le café de l’autre:

« Oui mon commandant!!!  Je me lève à leur des poules et me couche à l’heure des cow-boys!

–          Tow! Tow! Tow!, s’esclaffèrent-ils en chœur.

Pierre attrapa le café et poursuivit son chemin sans demander son reste.

« Là mon jeune, tu va dérouler le ti-ruban et tu vas me décorer notre scène de façon à ce que la vermine ne puisse pas s’infiltrer ici! Dac?! »

-« J’ai EN-TEN-DUE!!!  Pfff.!!! Face de rat toi-même!!! », hurla Laurie en désembuant la lentille de son appareil photo.

Décidemment en plus d’avoir l’œil aguerri, la petite avait aussi une ouïe des plus remarquables.

« Laisse-la faire mon champion!! Fait ce que je te dis!! »

Tout en remettant ses dents, Pierre passa derrière Laurie, frôlant sa longue chevelure féline, humant ses doux arômes de fraises, il déposa au creux de son oreille, un imperceptible :

–           « Merci pour le café. Je suis content de te voir! »

Publicités

Auteur :

Agente de communication freelance, Journaliste 2.0, www.julievigneault.com

Un commentaire sur « Chapitre 1 »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s