Publié dans Le Manuscrit

Chapitre 2- Jean-Marie

Je n’y arriverai jamais. J’ai peur.  Tant de mots ont  été écrits sans que personne n’ait eu envie de s’en souvenir.  J’erre dans la grande bibliothèque de la vie sans pouvoir y écrire mon propre chapitre.  Et puis, les autres ont sans doute raison : Il faut  gagner sa vie.   Écrire, ce n’est pas un travail sérieux.  Ce n’est pas ce qui mettra du beurre sur mon pain à moins que je n’envisage une mort éminente car chez les écrivains, le succès s’écrit bien souvent sur une épitaphe. 

Qu’ai-je de si différent à dire au fond? Et même si je trouvais une réponse à cette question, ne manquerai-je pas aussitôt d’humilité en assumant le fait de partager cette différence aux autres ?  Je me sens condamné d’avance.  Certes, je pourrais persévérer mais à quoi bon. Je sais très bien que parvenue aux bouts de mon œuvre, je me rendrai compte que j’aurai perdu temps et argent.  Tout le monde sait que le temps est une denrée rare que je devrai utiliser pour rentabiliser ma vie. 

Je dois rentrer dans le moule et faire un travail convenable.  Je pourrais postuler dans une grande entreprise et gagner beaucoup si seulement j’arrivais à faire taire ces mots dans ma tête.  Allez!  Il suffit juste de me mettre au service d’un patron qui saura exploiter ma plume à son avantage.  Vaut mieux employer mon talent à faire briller quelqu’un d’autres. Voilà qui serait juste, humble et bon.  Allez ! Vaut mieux oublier la poésie, la littérature, la philosophie.  Allez! Un petit coup de pied au derrière !  Peut-être que le café de Juliette me donnera le courage nécessaire pour me remettre sur le droit chemin ! 

__________________

Juliette s’était levée aux aurores pour concocter sa toute nouvelle recette de petits gâteaux à la citrouille au glaçage érable et bacon.  Dehors, l’automne s’installait peu à peu. Inspirée par le rouge timide des arbres elle avait donné naissance à un tout nouveau mélange sucré-salé.  Il faut dire que Juliette est une dame de contraste.  Ces clients les plus fidèles vous raconteront d’ailleurs, sans l’ombre d’un doute comme elle est spontanée, ricaneuse, exubérante  et surtout, jamais fade.

 Depuis quelques années déjà, Juliette redouble de créativité pour combler ses clients.  Le weekend, elle parcoure les brocantes, les bazars, les librairies pour dénicher « LE » trésor susceptible de faire avancer d’un pas de plus l’un de ses « poussins » incapable de briser sa coquille.  Ce qu’elle préfère, ce sont les livres usagés qui, par un simple prénom griffonné dans la couverture, unissent deux destinées dans le grand univers littéraires.

Or, pour certains de ces clients, les livres ne stimulent pas, ne réveillent pas.  Malgré le fait qu’elle trouve un peu étrange le fait de résister à l’appel d’un vieux manuscrit, elle redouble d’ardeur pour trouver une image, une musique, un film, un parfum, une saveur qui saura enfin toucher le fond d’une âme endormie, et ce, quitte à l’inventer soi-même.  Car, comme l’avait si bien mentionné Monsieur Jack, son plus vieil habitué, impossible d’être mal prise lorsque l’univers nous a fait don d’une si grande dose de créativité.

Adossé contre la porte de l’échoppe, Monsieur Jack huma de loin la nouvelle trouvaille, encore chaude, de Juliette.

–          Bon matin madame Juliette !  Bon, bon, bon.  Qu’est-ce que vous avez encore inventé pour « réveiller » Monsieur l’écrivain ?

 –          Cessez donc un peu de vous moquer de moi ! dit-elle faussement offensée.  Vous savez très bien qu’il a eu beaucoup d’épreuves ces jours-ci et je crains, que sans mon intervention, il abandonne définitivement son rêve d’écriture.  Rendez-vous plutôt utile et tenez-moi donc ceci tandis que je déverrouille la porte.

 Tandis que Juliette s’affairait à ouvrir son échoppe, les clochettes s’entrechoquèrent sous les premiers rayons du soleil.  Elle sourit.  Elle aimait tant cette jolie mélodie matinale qui lui rappelait qu’elle avait un jour fait le bon choix en ouvrant ce petit havre de trésors pour âmes en perdition.

–        C’est vous attribuer pas mal de pouvoir non ? continua Monsieur Jack, dans son rôle tout assumé d’avocat du Diable.   Vous ne pourrez pas les sauver tous vous savez!  Ne seriez-vous pas mieux de lui montrer à pêcher plutôt que de lui servir du poisson sur un plateau doré?

 –          Rares sont ceux qui ont un talent aussi naturel, rétorqua Juliette quelque peu offensée qu’on ose questionner ainsi sans vergogne les principes mêmes de sa mission de vie.   Ses mots s’enfilent avec une telle grâce que serait un crime de laisser mourir le germe d’un tel génie créatif sans avoir tout fait pour lui permettre  fleurir! Et puis, il a autrefois été journaliste au journal « La Presse » à ce qu’il paraît !

 –          Pffff! Ça ne veut absolument rien dire !, rétorqua Monsieur Jack en déposant sa veste sur le dossier de sa chaise habituelle.  Si vous saviez parfois ce que l’on peut lire dans les feuilles de choux de l’Empire Desmarais!  La petite St-Amant, ça c’est une journaliste !

–          Elle écrit pour le journal local !  L’écriture de Jean-Marie est imagée, poétique, voilà pourquoi elle n’a pas fait l’unanimité dans le milieu.  Or, comme c’était un jeune homme vaillant et courageux, il a d’abord écouté les conseils de ses confrères en tentant de « pervertir » son style (elle mimait toujours les guillemets lorsqu’elle n’utilisait pas le mot exact mentionné).

–           Chassez le naturel et il revient au galop hein ?, lança Monsieur Jack qui ne ratait jamais une occasion de glisser un adage, une citation, un proverbe  dans le flot d’une conversation en s’accordant, au passage, son propre crédit.

 –          Voilà, vous avez tout compris.  Sauf que, Monsieur Jean-Marie est tissé dans du fil de Jeanne d’Arc. Alors, un bon matin, il a claqué la porte du journalisme en clamant haut et fort qu’il n’était pas un GIGOLO des mots.  Il en a eu marre de prostituer ses idées, ses convictions, pour moins de 25$ le feuillet!

 –          Et j’imagine que votre cœur de « Mère Thérèsa » est tombé sous le charme de ses mots? C’est pour cela que vous vous êtes donné la mission de le faire voler de sa propre plume ?  Mais, Mamzelle Juliette, les « poussins ça ne vole plus depuis au moins 1000 ans!! Il termina sa phrase dans un grand éclat de rire.

 –          Je n’ai jamais rien lu de lui à part les mots de remerciements, si magnifiquement fignolés, qu’il me laisse en payant son addition, répondit Juliette le visage cramoisi par la honte.

 Elle enchaîna rapidement de peur que Monsieur Jack ne saisisse l’opportunité d’entrer de plein fouet dans cette faille naïvement exposée.

 –          Depuis quelques années on  lui connaît pourtant quelques projets.  Un blogue fréquenté par une poignée d’amateurs littéraires ou d’amis intimes.   Il y a deux ans, il a  même participé à un collectif d’auteurs!  Mais depuis, il n’écrit presque plus, sinon que sous l’influence d’une mystérieuse muse.

 –          Voilà qui devrait sans doute nous attrister.   Mais moi, les gens qui ne s’assument pas… (laissant planer quelques instants un silence atomique…)

Juliette ne lui donna pas l’occasion de terminer ce qui s’annonçait comme le début d’un long monologue sur les grands principes de l’autonomie humaine.  Elle préféra s’esquiver élégamment vers les cuisines.

–          Bah…Merci de me donner raison ! Lorsque vous aurez terminé de faire semblant de ne pas m’avoir entendu, je goûterai avec curiosité à votre nouvelle création gustative, avec mon café bien sûr !

 –          Ça ne sera pas bien long, scanda Juliette de sa cuisine.  Le café coule déjà !  Vous n’êtes pas trop pressé ?

 –          Non, non, ça me va ! Dépêchez-vous lentement !

Juliette poussa un soupir.  Elle savait que Monsieur Jack était rempli de bonnes intentions mais, elle devait l’avouer, il avait aussi une réelle facilité à la transporter aux limites de sa zone de confort.  Au fond, sans doute était-ce sa manière à lui de collaborer à l’évolution de l’humanité.

Il est vrai que Juliette avait une vision quelque peu « utopique » du monde.  À la blague (qui cachait aussi une bonne part de vérité), elle racontait souvent qu’elle ne saurait même pas voir le côté « Sith » d’Anakin SkyWalker si elle l’avait devant elle.    Or, si cette grande facilite à voir l’aspect positif de chaque chose l’avait maintes fois épargnée de beaucoup de souffrances intérieures elle l’avait aussi, souvent,  aveuglée face à de réels dangers.   Pour une raison qu’elle ne connaissant pas encore, et dont elle repoussait sans cesse le véritable questionnement,  Monsieur Jack s’était donné la mission de lui ouvrir,  jour après jour un peu brusquement les yeux sur la nature humaine.

Comme il le disait si souvent « Où il y avait de l’homme, il y avait de l’hommerie….

Les clochettes vinrent interrompre Juliette dans ses pensées.  Elle replaça son tablier et s’avança vers Jean-Marie qui faisait son entrée, un journal sous la main.

–          Tiens tiens…En parlant du loup, lança Monsieur Jack.

Jean-Marie, piqué dans sa curiosité,  allait questionner la raison pour laquelle il avait été le sujet d’une conversation aussi matinale, lorsque Juliette interrompit l’élan avec un plateau garni de cafés et muffins encore fumants.

–          Bon matin Monsieur Jean-Marie intervint candidement Juliette.  J’ai une petite surprise pour vous !

Juliette en profita pour foudroyer Monsieur Jack du regard.  Qu’il babille à sa guise contre ses petites manies de « sauveuse » passait encore…Par ailleurs, jamais, au grand jamais,  elle n’allait l’autoriser à s’immiscer dans « SA » grande quête de prise de conscience des individus.   Pour Juliette, le salut de la planète passait par l’émancipation du bonheur avec un grand « B ».  Et, pour être heureux, il faisait de prime abord découvrir sa passion, son don le plus viscérale.

Monsieur Jack se racla la gorge et fit semblant de disparaître quelques moments dans les pages de son livre.  Il aimait bien au fond le rôle, quoi que plus discret, de l’observateur.  Si cela donnait quelques moments de répit à Juliette et à sa clientèle, qu’il n’épargnait que très rarement,  celle-ci resta tout de même aux aguets.

–          Oh s’exclama Jean-Marie !!! Vous m’avez fait des muffins citrouilles érable-bacon ! Merci beaucoup ! J’en avais si envie depuis que j’ai vu la recette l’autre jour dans le magazine Châtelaine.  Je sais, ricana-t-il, c’est une lecture disons habituellement plus « féminine ».  Or, je trouve qu’on y retrouve de plus en plus d’articles intéressants pour tous.

Juliette cueillit au vol cette occasion de renforcer une ressource en plein épanouissement :

–          Vous savez, peut-être aurait-il avantage à embaucher des collaborateurs masculins étant donné leur nouveau lectorat ?  Envoyez-leur donc quelques-uns de vos articles on ne sait jamais.

Le visage de Jean-Marie s’assombrit aussitôt.

-Ah quoi bon ? Je n’ai pas de contact là-bas et puis j’ai passé l’âge d’être pigiste.

– Qui vous parle d’un poste de pigiste ? Essayez plutôt de vous tailler une place comme chroniqueur plutôt !!  J’ai peut-être même encore quelques amies qui travaillent là-bas à titre d’infographiste.  Souhaitez-vous que je me renseigne pour vous?

Jean-Marie qui aimait beaucoup Juliette acquiesça pour ne pas l’offusquer.

–          Oui…ce serait gentil…!

Monsieur Jack prit une gorgée de café en chantonnant avec un accent italien maintes fois trop exagéré : « Paroles, des paroles, des paroles… »

Jean-Marie sentit la pointe et réagit prestement aux soubresauts de son subconscient personnifiés par l’humour de Monsieur Jack.

–          Monsieur Jack n’a pas tord Mme Juliette…. Ne vous donnez pas cette peine pour moi!   Je me cherche un vrai boulot.  Quelque chose de lucratif, de rationnel.

Les yeux de la dame s’embuèrent.

–          Non… Je vous en prie. Ne laissez pas tomber ! Nous avons besoin de vos mots pour nous guérir de nos maux.

Il déposa une main chaude sur la sienne.

–          Vous êtes gentille, trop gentille.  Mais, ma décision est prise.  Je ne retournerai pas à l’écriture, elle ne veut plus de moi.

-Juliette ne pu cacher sa déception.   Pourtant, elle pouvait très bien comprendre ce qui motivait Jean-Marie a abandonné la voie des mots.  Ce chemin, elle l’avait jadis parcouru, sur les genoux, les mains entaillées par le vindicatif et l’acerbe des conventions, des principes.  Jeune retraitée d’une impossible révolution,  elle avait  fait le choix, à 24 ans, d’effacer ses mots pour se tapisser de ceux des autres.  Sa conscience fût ainsi nourrie de cette nouvelle croyance pendant près de 20 ans.  Or, la malbouffe des faux principes ne donne que l’illusion de nourrir.  Il y eut une rencontre.  Il y eut une résurrection.  Et les mots de Juliette se remirent à hurler leur famine.

Tout comme Jean-Marie, elle devait apprendre à composer quotidiennement avec la présence des mots dévoreurs d’entrailles.  Ce genre de mots-là se frayent des sillons dans votre colonne vertébrale et vous courbent trop facilement l’échine.  Ils s’insinuent, grimpent et envahissent le cervelet. Leur rythme tribal ralentit puis s’accélère jusqu’à se confondre aux rythmes du cœur.  Les idées martèlent les murs trop étroits de la boîte crânienne et revendiquent leur libération.  Devenue la proie d’une mutation syntaxique,  le corps entier se soumet.  L’assaut est lancé.  La main écrit et des plaines de papier abdiquent, condamnées à devenir la terre d’accueil d’un peuple de mots trop longtemps réfugiés.

Étrangement, la musique de Daniel Bélanger choisi ce moment précis pour briser le silence d’un solide « Rêver Mieux ».  Juliette laissa échapper son petit rire de mésange.

–          Tenez Jean-Marie, même Daniel vous passe son message…

Depuis aussi loin que Juliette se souvenait, il y avait eu dans sa vie, des messages, des signes, des liens.  Jamais rien n’avait été laissé dans les mains improbables du « Hasard ».  Chaque élément de sa vie, chaque parole, chaque musique faisait partie d’un tout qui se déposait à ses pieds telle une offrande « divine ». Il ne se passait rarement plus que quelques minutes avant qu’elle ne fit un lien entre le moment présent et un film, une émission de télé, un numéro humoristique ou une parole de chanson.

Juliette tricotait des rapports parfois loufoques entres les gens et les choses sans en avoir vraiment toujours eut conscience.  Un jour l’un de ses «Phébus» partageant avec elle quelques cours de lettres et certaines autres « langues » aussi) lui avait lancé à la blague :

–          « On sait bien toi Juliette,  tu vis dans un film ! Mais la vie, c’est pas juste du Cinéma» !

 D’abord outrée, offusquée, humiliée par la remarque, elle avait interprété comme une variante à peine masquée de « fille complètement déconnectée de la réalité ». Elle avait donc boudé.  Un peu.  Pas longtemps, parce qu’elle pardonnait vite de peur de se sentir coupable.

Avec le recul, elle avait pris conscience des avantages de vivre sa vie en technicolor. Elle seule savait comment dompter les hasards et les coïncidences pour les transformer en circonstances quasi magiques.   En toute connaissance de cause (mais pas toujours), elle raconte donc avec émerveillements les expériences extraordinaires qui amalgame son destin.  Juliette cherche à semer chez les gens cette envie d’y croire, ce désir de suivre momentanément le vent fou des rêves improbables.

Jean-Marie, plutôt cartésien malgré sa sensibilité littéraire, interpréta tout autrement le message :

–          Vous avez peut-être raison…Mais pour rêver mieux, il me faudrait un compte en banque beaucoup mieux garni!

Juliette n’aimait pas que l’on ignore volontairement une opportunité de compréhension quand elle se présentait, enchaîna, un peu plus fermement….

–          Vous savez très bien que ce n’est pas ce qu’il a voulu sous-entendre !  L’argent, l’argent…C’est de l’eau pour éteindre le brasier des nobles intentions.

 –          Et vous croyez que ce sont mes « Rêves » qui payeront votre délicieux café et vos adorables petits gâteaux?

 –          Pas besoin de votre argent.  Je vous les offres ! Si cela peut vous convaincre qu’il vous faudra, tôt ou tard assumer votre mission de vie !

Jean-Marie allait protester mais Juliette s’était déjà éclipser pour éviter de poursuivre la conversation qui s’annonçait rationnelle et tristement réaliste.

–          Je sais que vous avez le cœur gros comme…Il s’interrompit pour trouver un comparatif de bonne mesure.  Gros comme…Comme rien…Rien n’est aussi grand que votre cœur Juliette….Mais, mon enfer ne peut être éternellement pavé de bonnes intentions….

–          Qu’essayez-vous d’insinuer? Je ne veux pas que votre vie soit un enfer par ma faute !

Juliette venait, encore une fois, de poser le monde sur ses épaules

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Auteur :

Agente de communication freelance, Journaliste 2.0, www.julievigneault.com

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