Publié dans Le Manuscrit

Chapitre 3 – Jeanne

Bon…! Espérons que le talent sera au rendez-vous ce matin…  Le café, la musique…Tout y est… Ah tiens…Bonjour toi! Bon chat !  Allez ouste ! Assez de câlins pour aujourd’hui!  Laisse-moi travailler maintenant…

Mmmm…Qu’est-ce qui manque?  Il manque quelque chose. Il semble toujours manquer quelque chose.  Des ombres ? Des lumières? À moins que ce ne soit qu’une question de perspective? Non. D’intensité alors ?  D’un autre côté, trop d’intensité rendrait le tout irréel !  Ouf… !! J’ai beau parfaire ma technique, analyser les plus grands maîtres, persévérer, il s’avère que je sois encore bien loin de ce niveau « magique » ou la réalisation de l’œuvre est si parfaite que la même réalité semble irréelle.

Je me berce peut-être d’illusions encore une fois!  Je suis loin d’avoir l’étoffe d’un Jerry Ott!  Qui suis-je au fond pour envisager la célébrité, la richesse grâce à mon Art?  Encore là…pfff… Art c’est un bien grand mot!    Il ne faudrait pas que j’oublie que je dois gagner ma vie…décemment!  J’ai une hypothèque à payer, une voiture, un niveau de vie, des responsabilités… 

Or, je ne me peux m’empêcher de créer.  C’est plus fort que moi!   Mon œil s’aiguise devant les textures, les couleurs, les lumières. En quelques secondes je dessine intérieurement la composition de ce qui pourrait devenir une grande œuvre.  J’imagine déjà les gens la contempler, l’admirer même.  Ultimement, ma toile bouleversera tellement qu’elle changera à jamais la vie de celui ou celle qui l’a contemplé.  Par mes yeux, par mes mains j’arriverai peut-être ainsi à rendre le monde meilleur.

Oufff….J’envie tellement Dali d’avoir pu peindre des improbabilités!  Il s’en foutait royalement que les gens se moquent de ses horloges molles ou de ses cygnes en éléphants.  Il peignait et Gala admirait.   Moi, je dois peindre pour que mes toiles se vendent.  Je dois trouver un moyen de me sortir de ce boulot qui me nourrit d’une main et m’affame de l’autre.  Je dois briser les chaînes qui me rendent esclave d’une industrie opportuniste. Guérir l’humanité de tous ces maux, voilà un vœu bien pieux! Pffff…

Bon… Fini le tsunami émotif là….Faut que je parte…Encore le trafic…grrrrr….

______

Juliette alla déposer le monde dans le lavabo de la cuisine.  Elle avait grandement besoin d’entendre le bruit rassurant des ustensiles s’entrechoquant dans un clapotis bouillant, savonneux et parfumé de lavande.  S’il semblait étrange pour l’œil novice qu’on eut envie d’effectuer une tâche ménagère pour s’apaiser, les habitués de l’Échoppe respectaient silencieusement le rituel d’auto-exorcisme de Juliette.

Durant les longues minutes qui suivaient ces départs impromptus, il ne subsistait, dans la salle à manger, que le grincement des portes, battant de leurs pentures tel un papillon affolé. Pour Monsieur Jack, qui avait cessé depuis longtemps de s’interroger sur les raisons obscures justifiant les actions de Juliette,  la posologie était maintenant claire et largement diffusée auprès des clients: Pas de câlins, pas de discussions!  Juste Juliette, ses casseroles et la sainte paix!

Fidèle à son habitude, la tigresse ressortie de sa cuisine quelques minutes plus tard, complètement domptée…

–          Voilà une bonne chose de faite !

Juliette déposa la pile de tasses en cherchant du regard des indices du passage d’une comète.

–          Faut pas laisser les choses s’accumuler ici sinon on en voit jamais le bout!  Au fait,  tandis que j’étais à ma besogne, Jeanne ne serait pas venue chercher son petit préféré?

Jean-Marie rougit.  Monsieur Jack sentit la soupe chaude.  Il fallait de toute évidence éviter de s’aventurer sur ce sujet délicat, particulièrement aujourd’hui…

–          Je pense qu’elle a pris congé aujourd’hui!  Elle doit préparer ses toiles pour une exposition collective dans le coin de « je-ne-sais-plus-trop-ou », tricota rapidement Jean-Marie convaincu d’être la cible de prédilection pour un interrogatoire en règle.

  Juliette évita de justesse une chute libre entres les mailles trop lestes de la conversation.

 –          « Toronto! » corrigea Juliette sèchement.  Et puis, s’adressant aux deux comparses, auriez-vous l’amabilité de ne pas me prendre pour une idiote!

 Tandis que Jean-Marie prenait de jolies teintes de framboises mûres, Monsieur Jack se contenta d’un violent raclement de gorge. Sauf que Juliette n’avait visiblement pas l’intention de cacher la poussière sous le tapis.

 –          Vous en savez sur elle bien  plus au fond que vous ne le laissez croire Jean-Marie !  Et puis vous,  poursuivit-elle en foudroyant Monsieur Jack du regard, vous n’avez jamais fait dans la dentelle avec moi et je ne vous conseille pas de commencer  cela aujourd’hui !  Surtout pas aujourd’hui… »

Nous étions le 23 septembre.  Pour Juliette, cette journée soulignait officiellement sa première rencontre avec Jeanne.  Malheureusement, en trois ans, si Jeanne s’était taillé une très grande place dans le cœur de Juliette, son ciseau de sculpture l’avait aussi lourdement écorché.  La peintre était passée progressivement du statut de leitmotiv à celui de cause perdue, du moins presque perdue.

Maintes fois, la propriétaire de l’Échoppe avait repoussé les limites de sa créativité afin d’insuffler à Jeanne un flamboyant essor artistique.  Or, malgré la noblesse de ses intentions, ses tentatives ne ressemblaient guère plus qu’à un vulgaire caillou refusant sa liberté, et ce,  malgré l’acharnement à lui faire quitter notre chaussure. Avec le temps, on admet l’incisif de sa présence ! Or, il arrive un moment ou l’on doit se résoudre à lâcher prise si l’on veut un jour, peut-être, l’oublier.

Or, la seule évocation du mot  « lâcher-prise » suffisait à provoquer, chez Juliette,  de violents vertiges.  Son cœur, vaillant à l’extrême, repoussait la persévérance jusqu’aux limites de l’impossible.  Les défaites  de sa vie cuisaient dans une grande marmite de ressentiments.  Juliette ne trouverait son salut que lorsque Jeanne, Jean-Marie et tant d’autres, assumeraient enfin leur mission de vie.

Un coup de gong vint interrompre le flot de nuages sombres qui s’entêtaient à barbouiller le ciel faussement pastel de Juliette.

Jean-Marie s’excusa avant de s’éloigner pour répondre à son portable.

–          « Oui effectivement je vous aie fait parvenir mon cv.  Oui c’est pour un emploi à temps plein. Oui bien sûr je suis disponible pour vous rencontrer.  Vers quelle heure?  D’accord! Pas de problème, je serai là.  À tout à l’heure et merci !

Jean-Marie se redressa réapparu dans la salle à manger paré d’un sourire aussi crédible que la jeunesse éternellement « botoxé » d’une vedette hollywoodienne.

–          J’ai une entrevue cet après-midi pour un poste très payant.

 –          Génial! C’est pour quelle entreprise déjà ?, demanda Monsieur Jack, se sachant plus habile dans les masques de curiosité que mamzelle Juliette rictus déjà empreint de contrariété.

 –          Euh…bafouilla Jean-Marie. C’est pour une grande entreprise…J’ai oublié le nom…Il ne me reste que deux petites heures pour me faire beau !

–          J’imagine qu’il faut vous souhaiter bonne chance alors ? convenu Monsieur Jack.

–          Bah…La chance n’a rien à y voir. Je dois juste gagner ma vie.  Juliette, je laisse ma voiture ici d’accord?  C’est plus facile de se rendre là-bas en transport en commun.  À plus tard!!!!

Juliette n’eut pas le loisir de rétorquer.   Les grelots habituellement si sympathiques  de  son Échoppe avaient aujourd’hui sonné le  glas d’une âme en voie de perdition.  À l’aube de la quarantaine, Juliette resta là, suspendue comme des points à la fin d’une phrase ne trouvant plus de mots pour expliquer l’inexplicable.

________

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Auteur :

Agente de communication freelance, Journaliste 2.0, www.julievigneault.com

2 commentaires sur « Chapitre 3 – Jeanne »

  1. Je suis heureuse que tu aie repris l’écriture de ton échoppe.
    Tout cela me rassure, tes personnages nous ressemble tellement.tous ces questionnement ces couloirs et ces abandons et sabotages; je me sens moins seule dans mon univers.

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    1. Merci tellement Denise. Si l’Échoppe a réussi à te faire sentir moins seule, c’est qu’elle a déjà atteint le plus grand de ces objectifs. C’est difficile de persévérer dans une voie quand nous avons en même temps l’impression de faire comme tant d’autres et pas si différemment. Grâce à toi je me sens un peu plus unique aujourd’hui.

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