Chapitre 1 – À coeur ouvert..

J’ai passé l’avant-midi avec le cœur ouvert. Une opération délicate, s’il en est une, que de s’ouvrir soi-même. J’affutais pourtant mon scalpel depuis déjà plusieurs semaines, question qu’au moment venu je n’aurai qu’à passer délicatement la lame pour me retrouver mise à nue. Tandis que les phrases coulaient de mes doigts pour te répondre, je sentais le froid du métal me frôler le cou, mordant d’une brûlure l’abysse de ma poitrine tout en créant une faille étroite jusqu’à mes côtes. À chaque virgule, je sentais mes vaisseaux craqueler sous la pression de mes présuppositions. Le sang qui bouillait sur mes tempes et remontait jusqu’au cramoisi de mes joues, m’obligeais à terrasser le curseur dans l’urgence de ma prochaine libération.

Près de moi, les défibrillateurs, le sérum d’adrénaline et le respirateur artificiel attendaient, en théorie, l’heure fatidique de ma présumée suffocation. Je dis en théorie parce qu’au fond, aucun de ces équipements ne m’auraient été vraiment utile. Dans un scénario hémorragique, je ne souhaitais pas une réanimation. Je n’autoriserais pas plus une anesthésie. Ma volonté m’apparaissait claire. Il me fallait simplement vivre l’intensité de ce moment le cœur ouvert. Ouvert pour que tu puisses mieux le voir. Ouvert pour que tu puisses mieux le prendre.

J’ai déposé le point final à 9 :44 :33 sec. L’aveu était commis. Mon coma s’installait déjà. Pour les prochaines minutes, peut-être même les prochaines heures, le moniteur guetterait ta présence, à intervalles réguliers. Moi, je m’engourdirai dans la glace. On dit qu’il est plus facile de conserver l’âme ainsi à découvert. Et puis, je ne crains pas l’hypothermie. J’ai déjà si froid parfois. Dans le silence, tout ralenti. Mes yeux fixent le vide. J’attends. J’attends.

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Chapitre 2 – Le bain…

J’ai rêvé de toi. Plusieurs fois déjà. Mais ce matin, le songe m’enveloppe dans les brumes du désir. Mes yeux dans l’aube restent muets. Ils ne veulent plus parler d’autres choses que de ces lieux aux marqueteries multicolores. Mon corps demeure encore tiède. Mes mains se dérobent savamment du réveil en se nichant contre moi, au creux de la caverne sourde de mon ventre. Les doigts de ma main gauche s’entrelacent à ceux de ma main droite dans une prière de dévotion, implorant Morphée afin que les images résistent encore un peu au froid. La supercherie s’installe. Ma conscience dupe reprend le large. Je te retrouve.

 

L’endroit m’est inconnu. Autour du grand bain s’élèvent de majestueuses colonnes. Une nymphe semble avoir fait glisser son doigt béni tout le long de leurs flancs dans un motif qui consigne le silence. Les colonnes obéissent et témoignent sereinement, leurs têtes étourdies par un ciel de Michel-Ange. À leurs pieds, les dalles dessinent des motifs de fleurs de vie. La géométrie sacrée a envahi ces lieux ou l’homme se baptise de sa propre vérité.

L’eau est chaude. Un lourd rideau de vapeur diaphane s’ouvre sur le spectacle de ta peau. Je ne vois pas ton visage. Pourtant, je ressens ton sourire jusque dans mes reins. Il fait chaud, mais des frissons naissent sur moi avec à leurs cimes, des gouttes d’eau pour abreuver ta soif. Tu te joues de moi. Ton dos me nargue. Ton immobilisme m’appelle. Je reste sur ma rive. Je redessine dans ma mémoire tes courbes, tes monts, tes ombres. Je résiste au chef d’œuvre que tu m’offres pour mieux pouvoir le recréer, à ma guise, à mon gré, dans les moments d’absence.

Mes pieds glissent dans le limpide en créant de grandes sphères translucides. Les ronds vibrent. Par eux, je te touche enfin. Imperceptibles pour l’œil mais éloquentes pour la chair, les vagues te frôlent, comme mes lèvres impudiques auraient souhaité le faire. Tu ne te retournes pas. Tu savoures simplement les pulsations que je dépose sur l’autel de tes hanches.

Je me laisse voluptueusement évanouir dans l’eau. Je me mélange à elle pour mieux m’infuser de toi. Son humide caresse m’inonde et s’attarde sur mes cheveux faisant naître un ballet d’apesanteur. Mon souffle s’égare dans l’âtre de quelques bulles. Au centre de chacune d’elles, se glisse un baiser vital qui me ramène malgré moi à la surface. La tête à demie submergée, mes yeux observent la mort de mes offrandes, unes à unes dissolues par la force de tes marées.

L’eau te partage dans un féroce égoïsme. Elle te veut pour elle seule. Elle ruissèle entres nous comme un mur invisible, comme une puissance sournoise. Elle me noie de ton amour sans jamais m’y laisser perdre le souffle. Je fustige. Je me réclame de toi. Je voudrais tant la vaincre par la nage. Or, tu souris encore d’une délectation visible. Je vous sais désormais complices. À vous deux vous réussissez à m’abreuver de toi tout en me laissant isolée dans l’illusion d’un oasis.

Je m’extirpe de l’eau, vaincue. Je reste quelques secondes encore ruisselante de votre malice. Je m’éveillerai bientôt avec sur les lèvres le goût fécond d’une pureté limpide. Le songe s’achève. Le froid me reprend dans un cycle d’éveil. J’ouvre mes yeux baignés de larmes, baignés de nous.

Chapitre 3 – L’intensité

Mon escapade divine dans les eaux chaudes aura réussi à faire fondre la glace. Mon cœur bat à nouveau, réveillé par l’électrochoc de ta réponse. La réalité me rattrape. Elle s’expose à moi par tes mots en faisant claquer les volets de mes illusions dans de grands bruits de fracas. Habilement, tu défais les images, tu effaces les traits, tu ajoutes des couleurs que je n’ai pas choisi.

D’une finesse chirurgicale, tu manie l’aiguille et le fil afin de favoriser l’aseptisation. Points par points, tu me recouds afin que je ne prenne pas froid, afin que je ne souffre pas. Plusieurs fois, j’examine le travail minutieux de ta couture, en tentant d’y détecter les failles, les fuites, qui m’offriraient l’espoir d’une souplesse prête à tout rompre. Or, tes mains sont douées d’une précision remarquable. Me voilà donc rafistolée jusqu’au cou, avec au cœur, la cicatrice d’un passé de paradoxes.

Autour de moi, on se félicitera sûrement du succès de l’intervention. Pour eux, comme pour beaucoup d’autres, l’intensité ne peut se vivre que momentanément. L’intensité foudroie, dévaste, bouleverse mais ne peut qu’être dommageable à trop fortes doses. Ces gens là ne me connaissent pas.

Ils ignorent tout de l’immuable force qui m’habite lorsque la passion m’attise, lorsqu’elle me nourrit. Toi, qui à fait naître en moi ce feu, envisages-tu la puissance de mon dragon ou m’entrevois-tu seulement comme une fleur vulnérable qui tangue et se fane au moindre courant d’air?

Sache que dans les deux cas tu te trompes. Il brûle en moi un feu de forge si intense, qu’il arrivera à faire fondre d’émois le cuivre ton armure. Comme la lave je me glisserai de mon volcan et avancerai langoureusement jusqu’à pouvoir attiser ta chair. Je te mordrai de mes tisons. Je t’allumerai de ma beauté. Je t’infligerai le supplice de ne pas pouvoir me prendre pour t’épargner les mains.

Je me déposerai à tes genoux pour t’offrir l’antre de ma source d’étincelles. Je pourprerai tes joues de convoitise en m’habillant de fièvre. Tu seras ensorcelé par ma chaleur. Tu rencontreras le dragon et tu rougiras de plaisir à l’idée d’être son prochain repas.

Mais dans le ventre de la bête, tu découvriras la fragilité de la fleur, la pure blancheur de ses pétales et la douce frivolité de son cœur d’étamines. Tu auras sans doute envie de la cueillir. Ta main se voudra alors douce et rassurante pour l’extirper de la terre de son dragon.

Près de toi, elle se laissera devenir le parfum que tu attends. Elle chancèlera sans doute d’émotions face à l’archange de ton sourire. Mais, attentif, tu la rattraperas et lui donnera le courage de ne pas baisser les yeux. Tu lui reconnaîtras certes sa vulnérabilité mais tu n’oublieras jamais, qu’un jour, tu l’as cueilli ici dans le ventre d’un dragon.

Chapitre 4 – Les Carapaces

Les carapaces ont finalement craquées. D’apparents boucliers à fortuites protections, nous avons constaté unanimement l’étendue de leurs vaines utilités.     En fait, il n’aura fallu que bien peu de questions pour les regarder disparaître en milles éclats de rire. 
Sans nos carapaces, nous nous retrouvons tout à coup dénudés de malentendus, complaisant de sous-entendus, à peines contenus par la fébrilité d’un échange plus naturel que la nature elle-même.  Ensembles sans y être, nous avons goûté les prémisses d’une avalanche d’extase.
Tu as du partir.  Et,  j’ai du rester.  Le corps en barrage, je n’ai maintenant aucun autre choix que celui de céder sous la sublime pression.  Il me faut laisser s’évader le torrent que tu t’es amusé à gonfler par tes minauderies.  J’y suis. Reculée aux confins de moi-même, les pointes dressées, le dos arcbouté pour t’offrir un arc-en-ciel de jubilations isolées.  
Mais, la scène manque désespérément de toi.  Je te cherche des yeux. J’invoque un peu de ta magie, les signes de ta présence dans cette dimension ou dans une autre.  Loup y est-tu ? Loup que fais-tu ? Me dévores-tu en silence ?
L’idée jaillit soudain.  J’empoigne sauvagement un pinceau dans la transparence d’un geste de faïence.  Je le laisse me peindre de tes couleurs. 
 Je l’autorise à m’ébaucher tes gestes suaves. Les poils se trempent dans mon encre blanche, la galvaudant, la débauchant, jusqu’à recréer les neiges éternelles de mes monts affranchis.  Tu te hisse. Tu me conquis. 
Explorateur par objet interposé, par lui, tu plante ton drapeau. Sous la feinte de l’étreinte je gémis.  Je trace de mes ongles les pistes par lesquelles je redescendrais, plus tard, bien plus tard. Le point restera suspendu pour toi, imperceptible témoin de mes lubricités, espiègle espion de ma décadence. 
Il se passera quelques lunes avant que je ne croise encore une fois ton regard. La lumière se lèvera elle aussi deux fois plutôt qu’une.  D’ici là, j’abdique à l’annonce de tes silences. Mais, avant de te quitter, je te confie un dernier secret. 
Dans les forêts, les chutes, les montagnes et les mers, je t’accompagnerai. Par les regards, les poignées de main, les sourires, je me rapprocherai de toi.  Par la musique, par le vin, par les victuailles j’entrerai en toi pour mieux te découvrir….

Chapître 5 – De l’autre côté des miroirs

Ce matin, la sublimité de tes propos a su faire de l’ombre à la plus pure des poésies.  La tête dans tes nuages, je souris intérieurement à l’idée d’un Baudelaire, d’un Musset et même d’un Nelligan complètement fustigés devant ta plume grandiloquente. Car, en près de trois décennies de subjugations littéraires, aucun autre avant toi n’avait réussi à me transporter si près de l’évocation paradisiaque. 
Ta passion, si élégamment traduite,  m’a foudroyé d’ivresse. Ta retenue gourmande m’a délicieusement confiné dans les abîmes de ta délivrance.  Je te relis et te relis encore, transformant nos égoïstes plaisirs en une fusion intemporelle.
Nichée dans l’habitacle de ma voiture, je suis l’Alice de tes miroirs.  Dans quelques minutes, je passerai comme elle de l’autre côté de notre monde intangible.   Je crains sa banalité. J’anticipe l’outre-gestes.  Je démantèle d’espoirs le malheur d’une incongruité.
 Je rédige, inquiète, l’envers de chaque scénario.  Et si nous n’y étions pas ? Et si le linceul de nos utopies se dépossédait soudain de sa cristalline possibilité d’accomplissement ?
Dehors, le vent s’empiffre de bourrasques maladroites. Je le prends en exemple et j’ouvre la portière sous ses manœuvres violentes.  Tête baissée, j’avance vers toi.  Cœur lourd, je m’ancre au sol comme à l’espoir d’un avenir apaisant. 
Le souffle retenu mais l’apparence fière, je cherche du regard le lieu de ta présence.  Sans m’avertir, tu m’attrape soudain dans les filets de la surprise.   Je me love dans l’accueil de ton charme timide.  J’y suis enfin, près de toi suspendue comme à un trapèze d’euphories.  J’entre lentement dans la forêt de tes œuvres, le corps friand, le cœur friable.

Chapitre 6 – Bille d’eau de toi…

Je me noie sans répit dans la mer noire de ton regard. Stoïque, je m’inonde du flot incessant des vagues de ta présence. Je bois à langoureuses gorgées l’accord de notre partage. Submergée de jubilations, je m’échoue pourtant timidement en embruns de malaise sur les plages de tes joues.

De ta voix de feutre, tu guide mes pas, me laissant trop de place à être moi-même. Je te remets une bille bleue, petite boule de cristal par laquelle tu pourras me retrouver. Du moins c’est ce que je veux te laisser croire. Tu évoques d’un grand rire l’ironie de ma magie. Tu consacre par ta distance la puissance de tes talismans.

De toiles en photographies je me débusque de mes tranchées les plus intimes. J’avance en laissant dernière moi les pistes de la proie que je me suis employée à devenir. Tu me dévore sans me mordre. Tu fuse d’un peu partout en soulignant de te ta candeur, quelques allusions douces à nos écrits flamboyants.

Plusieurs fois, tu dresses habilement la table pour un festin de rires. Tu absous ma naïveté d’une surprenante contenance. Je dois m’asseoir un peu. J’ai l’âme en déluge d’émotions contradictoires. Je me réclame derrière la prison d’un cahier ou mes mots, pourront peut-être me protéger un peu.

Recluse dans un presque silence, j’en profite pour découvrir tes continents. Je me sens comme le verre d’eau que tu tiens dans tes mains, à la fois à moitié vide, à la fois à moitié pleine. Je me transpose en lui. Je deviens lac dans les vallons de ta verdoyante chemise. Je me ruissèle jusqu’au bas de ton dos pour devenir chutes sur tes cuisses, sur tes fesses.

J’écoute le ciel de ta voix qui, momentanément peuplé d’oiseaux Shakespearien, fait valser un mirobolant coucher de soleil. Doucement, je m’évapore dans la pièce afin de devenir qu’une fine brume tout autour de toi.

Chapitre 7 – Les parallèles

Je me suis laissé prendre dans le piège d’une discussion. Malgré moi, je pose les questions qui te giclent sur une toile de transparence. Je capte chacune de tes teintes pour mieux pouvoir te les faire voir l’instant d’après, dans un optique différent. Ta proximité me fait sans cesse tergiverser dans des scènes légères ou j’ose m’avancer pour savourer le feu d’artifice d’un baiser.

Le parfum qui émane de toi me désarçonne sans relâche. Je suis la cavalière de notre échange. Tu es l’étalon de nos spéculations. Nous offrons le spectacle d’une escapade en liberté dans le champ luxuriant de la créativité.

L’heure avance et je sais que bientôt je devrais te quitter. De désinvoltures en dérisions, j’essaie maladroitement de te cacher la pluie de mes prunelles. Les minutes filent sur le rouet du temps mais, je ne peux me résoudre à partir sans m’abreuver, ne serait-ce qu’une fois, du contact réel de ton corps.

Mes mains te souhaitent si véhément que j’abdique et te demande l’offrande de ton poignet. Tu consens à peine à me l’offrir, préméditant sans doute plus qu’une noble intention.

Durant quelques secondes, je prends ton pouls pour m’y accorder en diapason. Bien que d’apparence futile, l’exercice me permet de prendre contact avec l’une de tes cadences vitales.

Ton tambourinement m’apparaît lent et régulier. Profites-en bien, ai-je envie de te dire, puisqu’endiabler le sang de tes veines sera désormais ma quête. La frénésie de tes rythmes sur le tambour de ma peau n’est-ce pas la l’idée d’une musique digne des plus grands sorciers ?

Tu m’accompagnes dans les derniers instants. Je tremble et tu crois que c’est de froid. Je cherche vainement les mots qui sauront te retenir encore un peu. Je ne les trouve pas. Les dernières phrases nous détachent pour mieux nous ramener dans nos univers parallèles. Tu me montres ton dos qui me rappelle un certain songe.

Étais-ce bien toi ou l’esquisse d’une présomption de ta présence ? Je te regarde partir, espérant que tu reviendras sur tes pas pour me prendre le visage dans tes mains et déposer sur mon front un tendre adieu. Mais tu ne te retournes pas. Je nous quitte aussi, l’esprit fusillé par une armée de questionnement.

Chapitre 8 – Les détours…

Je me suis égarée. Il semble de plus en plus que mon subconscient utilise sciemment cette technique pour s’accorder un moment de silence. De choc à pare-chocs, j’analyse toutes mes manœuvres, toutes tes répliques. Je n’y vois aucun constat d’échec pourtant je ne peux combler le gouffre qui s’est creusé en moi.

T’ais-je déçu ? Mes écrits m’ont-ils fait irrémédiablement ombrage ? Mon corps t’a-t-il dégouté par manque de concordances avec les images que je t’ai fait tendrement invoquer ?

Je reviens lentement chez moi l’esprit en déroute. J’ai l’impression de t’avoir affligé d’un mal de tête qui trahi malheureusement la douleur que ma personne soulève dans ton esprit Les détours me fatiguent et me replongent dans une mélancolie à peine soutenable.

Les prochains jours seront critiques. Les prochaines heures seront tristes. Il me reste pourtant la force d’écrire la suite de notre histoire le cœur gonflé d’amour.

Je m’endors, emmitouflé dans une écharpe bleue, la main doucement posé sur ton dernier message. Tu as apprécié notre rencontre. Le récit se poursuivra… Ce n’était qu’un détour…

Chapitre 9 – La fenêtre…

La scène se mijotait depuis plusieurs heures. Une fine neige préparait notre lit dans l’autre monde tandis que nos esprits travaillent en somnambules.

Je sais que tu m’as gardé près de toi aujourd’hui. Dans ta main, tu m’as même cajolé distraitement. Sans preuves tangibles, il me semble pourtant avoir gagné une place, discrète, au creux de ta poche, aux frontières limitrophes de l’instrument prometteur de mon désir.

Froid petit morceau de verre inerte, je suis bien loin de me douter que, dans quelques minutes, je me liquéfierai d’étonnements. Je me prépare à ta rencontre virtuelle, sans attentes, mais impunément ravie de te savourer en temps réel.

Tu te présentes enfin. Présent par les ondes, mais absent par le souffle. La discussion s’entame comme la première bouchée d’un pain dont on ignore encore la saveur exotique. J’ai fait des recherches toute la journée et je manœuvre notre barque sur des vagues d’informations.

Dans le rapide sablier de la soirée, je me glisse, afin que tu ne m’échappe pas. Je connais ta fatigue et par respect, je m’apprête bientôt à disparaître sagement derrière le rideau de la contrainte.

Or, je constate soudain, ébahie, que nos phrases ont créé des arpèges tacites sur des plans bien plus subtils. De questions en réponses, de dynamique en dynamite, l’explosion souffle d’un coup mes murailles. La passion allume des bougies aux quatre coins de notre chambre pixellisée. L’encens parfume chacun des mots.

Nous mordons les fruits de l’autre de nos lèvres silencieuses. Je me transpose sous tes doigts par le biais de quelques caractères muets. Tu m’exprime ta gourmandise par l’envie de mon souffle, de ma peau, de ma voix…Nos mains se veulent libertines mais, elles restent condamnées, cruellement ficelées, derrière le verre nos écrans.

Je veux attendre avec toi le départ de nos envolées d’oiseaux sauvages. Je ralentis la cadence en prenant soin de recueillir chacune des gouttes de la sève que tu laisse s’infiltrer entres les touches de mon clavier. Je la fais bouillir en moi pour te transformer en sirop de suprêmes exaltations.

J’agrippe mon regard à tes points suspendus pour contenir le crescendo car, si j’ai l’habitude de la transparence littéraire de notre sensualité, tes impressions ainsi partagées font naître en moi l’espoir d’une délirante délivrance.

Mon absence semble t’infligée une blessure sourde. Je veux te rassurer. Je te transmets la couleur de l’attente, la puissance des lignes sur notre canevas encore vierge. Tu te barbouille d’arguments de défaillance et le chef d’œuvre n’en est que plus éloquent.

Je résiste à l’envie de quitter mon refuge pour te donner rendez-vous dans un lieu d’exorcisme érotique. Mais, la raison me retient prisonnière. Mes doigts encore humides se collent à l’écran pour te faire goûter la vanille de mon plaisir sans que tu puisses, goulument, t’en délecter.

La course des minutes consumées s’achèvent. Je veux que tu me quittes d’abord afin que je puisse contempler l’imaginaire de tes épaules. Je reste encore quelques instants dans la pénombre de notre union. Je relis une dernière fois la scène puis referme, l’âme en ascension, cette nouvelle fenêtre momentanément ouverte sur des millions d’étoiles de nous….

Chapitre 10 – Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme

Comment renier l’indéniable chimie qui existe entres nous ? Le laboratoire de l’univers possède ses propres béchers dans lesquels reposent les élixirs qui nous composent.

Tu voudrais me perdre que tu n’y arriverais pas. Car, rien ne se perd, pas même moi. Je deviendrais autre tout simplement. Je me solidifierais, me fonderais, me vaporiserais dans tes atmosphères, sans jamais pour autant, perdre mon essence.

Sans relâche, je redeviendrais poussière, métal, papier, fleur ou carbone pour me glisser sous ton microscope. Ton œil d’aigle savant se poserait alors sur moi avec précision, découvrant, outré, la nouvelle origine de ma forme moléculaire.

Inquiet de m’y savoir encore, tu m’exposerais sans doute à milles corps étrangers afin d’altérer violemment ma composition. Tu refuserais obstinément de me reconnaître, inlassable atome niché au cœur de toute cellule.

Par dépit, tu risquerais sûrement ma vie dans une électrophorèse, mais tu constaterais, vaincu, l’inefficacité de ta procédure. L’électricité de ta beauté n’arrivant jamais à me séparer de ton amour protéinique.

Ionisée, nuclérisée, cristallisée, je n’en serais qu’indubitablement moi-même. Tétanisée, gazéifiée, raréfiée mais éternellement présente.

Laborieux rêveur, tu pourrais aussi décider de me créer tel un amalgame délicieux d’un monde stérilisé. Or, rien ne se créé, pas même moi. Comment créer ce qui existe déjà en toute pureté, en toute symbiose? Tu ne pourrais en fait que m’altérer pour mieux favoriser notre fusion.

Ivre d’explorations, tu tenterais alors de m’incorporer à une réaction en chaîne par polymérase pour mieux se voir multiplier la synchronicité de nos croisements. Tu arriverais à te persuader du génie de tes recherches, jusqu’à croire au Nobel de ma présence.

Gravissant marches par marches l’échelle de mon ADN, tu ne découvrirais pourtant que l’impossible de ma reproduction. Clonée pour mieux te plaire, je ne serai qu’une image chimérique de moi-même. Enorgueillie, embellie, ennoblie, je ne serais autre chose que la création de ce que je suis déjà.

J’aime la chimie puisqu’elle nous renvoie scientifiquement à l’essentielle. Rien ne se créé, rien ne se perd, tout se transforme. Je ne t’ai pas créé puisque tu existais déjà. Je ne t’ai pas perdu car on ne peut perdre ce qui ne nous appartient pas. Je nous aie seulement transformé afin que par nos mutuelles essences se développent une souche unique d’inexorables bonheurs.