Publié dans Projet Échoppe 3.0

Mais qu’est-ce que l’Échoppe 3.0?

Créer l’Échoppe de Juliette dans la réalité c’est peut-être possible si l’idée souffle assez fortement dans la bonne direction.  Ainsi, j’ai décidé de commencer tranquillement la réalisation de ce projet qui, aura évidemment besoin de vous et de nombreux autres partenaires pour prendre vie.  Plusieurs campagnes de création à venir…

Publié dans Le Manuscrit

Chapitre 4

Pierre monta les escaliers deux à la fois.

–          Hey Salut Pierre! Pas trop fatigué?  Comment ça s’est passé ce matin?

–          Salut…! Donne-moi deux secondes!

 Il y avait plus urgent!  Le sergent Jutras attendit donc sagement que son collègue «  caféinomane » eut fini de s’administrer sa dose.

Le sergent Jutras et le lieutenant Simard avaient joint l’équipe du département des enquêtes de collision à quelques mois d’intervalle.   Dès les premiers dossiers,  leurs atomes de personnalités joviales avaient créées une onde de fraîcheur candide au sein de cette équipe côtoyée quotidiennement par la tristesse et l’angoisse.

Pierre vint rejoindre son patron, sa tasse géante de café à la main.

 –          Yé suis tout à toi Sergentinoo!,  lança Pierre dans un accent pseudo hispano-gringo-italiano.

 –          Bienne, Bienne, enchaîna le sergent.  T’es pas allé là tout seul?

 Pierre Simard était passé maître dans l’art des volte-face. Une minute il pouvait se tordre de rire suite à l’expulsion d’une de ces fameuses bombes de gaz humanoïde, l’instant d’après vous expliquer froidement la théorie de la relativité. Cette attitude en laissant plus d’un pantois. Le sergent Jutras y était immunisé et savait lui aussi manier cet art avec grande éloquence.

–          Mikael est venu m’assister mais je lui ai, disons, donné congé!

–          Comment ça congé?  Tu sais bien qu’il est payé pour te donner un coup de main Pierre.  T’en a pas déjà assez sur tes épaules?

Pierre aurait pu feindre d’entendre la question mais, il ne l’entendit pas. Ni dans son conduit auditif, ni dans son cœur.  Les yeux dans un profond brouillard, il avait déposé sa tasse en tremblant.  La tête négligemment appuyée contre le mur, il se grattait intensément la tête dans l’espoir d’apaiser un peu la démangeaison de pensées sombres qu’avait provoqué la question.

Le sergent agrafa bruyamment un peu de néant pour le sortir des limbes.  Pierre sursauta. En levant les yeux, il eut l’impression d’avoir été catapulté sur sa chaise, après un voyage dans le temps de plusieurs millier d’années.

–          Pierre.  Tu m’inquiètes là?  Y’a quelque chose que tu ne me dis pas?

Le lieutenant ôta ses lunettes. Une larme s’était enfuie de ses yeux, trahissant son impuissance à refroidir un peu le sang de ses veines.

–          L’une des victimes était une amie de ma fille…

L’aveu dégringola du cœur de Pierre avant d’aller rouler tristement au pied du sergent Jutras.

–          T’es pas sérieux ! Merde!    Je vais demander à ce qu’on trouve quelqu’un d’autres pour s’occuper du dossier.

La décision sortit Pierre de sa stupeur.

–          Non tu ne peux pas…

–          Comment je ne peux pas ???  Je suis encore ton patron à ce que je sache.  Ça n’a aucun bon sens que tu travailles sur cet accident en plus de tous ceux que tu as déjà.  T’a beau être un surhomme, il y a toujours bien des limites.  Y’auront juste à faire confiance aux…

Pierre l’interrompit, sans équivoque.

– Paul ! Tu ne PEUX PAS je te dis. J’ai promis.  Je lui ai promis

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Chapitre 3 – Jeanne

Bon…! Espérons que le talent sera au rendez-vous ce matin…  Le café, la musique…Tout y est… Ah tiens…Bonjour toi! Bon chat !  Allez ouste ! Assez de câlins pour aujourd’hui!  Laisse-moi travailler maintenant…

Mmmm…Qu’est-ce qui manque?  Il manque quelque chose. Il semble toujours manquer quelque chose.  Des ombres ? Des lumières? À moins que ce ne soit qu’une question de perspective? Non. D’intensité alors ?  D’un autre côté, trop d’intensité rendrait le tout irréel !  Ouf… !! J’ai beau parfaire ma technique, analyser les plus grands maîtres, persévérer, il s’avère que je sois encore bien loin de ce niveau « magique » ou la réalisation de l’œuvre est si parfaite que la même réalité semble irréelle.

Je me berce peut-être d’illusions encore une fois!  Je suis loin d’avoir l’étoffe d’un Jerry Ott!  Qui suis-je au fond pour envisager la célébrité, la richesse grâce à mon Art?  Encore là…pfff… Art c’est un bien grand mot!    Il ne faudrait pas que j’oublie que je dois gagner ma vie…décemment!  J’ai une hypothèque à payer, une voiture, un niveau de vie, des responsabilités… 

Or, je ne me peux m’empêcher de créer.  C’est plus fort que moi!   Mon œil s’aiguise devant les textures, les couleurs, les lumières. En quelques secondes je dessine intérieurement la composition de ce qui pourrait devenir une grande œuvre.  J’imagine déjà les gens la contempler, l’admirer même.  Ultimement, ma toile bouleversera tellement qu’elle changera à jamais la vie de celui ou celle qui l’a contemplé.  Par mes yeux, par mes mains j’arriverai peut-être ainsi à rendre le monde meilleur.

Oufff….J’envie tellement Dali d’avoir pu peindre des improbabilités!  Il s’en foutait royalement que les gens se moquent de ses horloges molles ou de ses cygnes en éléphants.  Il peignait et Gala admirait.   Moi, je dois peindre pour que mes toiles se vendent.  Je dois trouver un moyen de me sortir de ce boulot qui me nourrit d’une main et m’affame de l’autre.  Je dois briser les chaînes qui me rendent esclave d’une industrie opportuniste. Guérir l’humanité de tous ces maux, voilà un vœu bien pieux! Pffff…

Bon… Fini le tsunami émotif là….Faut que je parte…Encore le trafic…grrrrr….

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Juliette alla déposer le monde dans le lavabo de la cuisine.  Elle avait grandement besoin d’entendre le bruit rassurant des ustensiles s’entrechoquant dans un clapotis bouillant, savonneux et parfumé de lavande.  S’il semblait étrange pour l’œil novice qu’on eut envie d’effectuer une tâche ménagère pour s’apaiser, les habitués de l’Échoppe respectaient silencieusement le rituel d’auto-exorcisme de Juliette.

Durant les longues minutes qui suivaient ces départs impromptus, il ne subsistait, dans la salle à manger, que le grincement des portes, battant de leurs pentures tel un papillon affolé. Pour Monsieur Jack, qui avait cessé depuis longtemps de s’interroger sur les raisons obscures justifiant les actions de Juliette,  la posologie était maintenant claire et largement diffusée auprès des clients: Pas de câlins, pas de discussions!  Juste Juliette, ses casseroles et la sainte paix!

Fidèle à son habitude, la tigresse ressortie de sa cuisine quelques minutes plus tard, complètement domptée…

–          Voilà une bonne chose de faite !

Juliette déposa la pile de tasses en cherchant du regard des indices du passage d’une comète.

–          Faut pas laisser les choses s’accumuler ici sinon on en voit jamais le bout!  Au fait,  tandis que j’étais à ma besogne, Jeanne ne serait pas venue chercher son petit préféré?

Jean-Marie rougit.  Monsieur Jack sentit la soupe chaude.  Il fallait de toute évidence éviter de s’aventurer sur ce sujet délicat, particulièrement aujourd’hui…

–          Je pense qu’elle a pris congé aujourd’hui!  Elle doit préparer ses toiles pour une exposition collective dans le coin de « je-ne-sais-plus-trop-ou », tricota rapidement Jean-Marie convaincu d’être la cible de prédilection pour un interrogatoire en règle.

  Juliette évita de justesse une chute libre entres les mailles trop lestes de la conversation.

 –          « Toronto! » corrigea Juliette sèchement.  Et puis, s’adressant aux deux comparses, auriez-vous l’amabilité de ne pas me prendre pour une idiote!

 Tandis que Jean-Marie prenait de jolies teintes de framboises mûres, Monsieur Jack se contenta d’un violent raclement de gorge. Sauf que Juliette n’avait visiblement pas l’intention de cacher la poussière sous le tapis.

 –          Vous en savez sur elle bien  plus au fond que vous ne le laissez croire Jean-Marie !  Et puis vous,  poursuivit-elle en foudroyant Monsieur Jack du regard, vous n’avez jamais fait dans la dentelle avec moi et je ne vous conseille pas de commencer  cela aujourd’hui !  Surtout pas aujourd’hui… »

Nous étions le 23 septembre.  Pour Juliette, cette journée soulignait officiellement sa première rencontre avec Jeanne.  Malheureusement, en trois ans, si Jeanne s’était taillé une très grande place dans le cœur de Juliette, son ciseau de sculpture l’avait aussi lourdement écorché.  La peintre était passée progressivement du statut de leitmotiv à celui de cause perdue, du moins presque perdue.

Maintes fois, la propriétaire de l’Échoppe avait repoussé les limites de sa créativité afin d’insuffler à Jeanne un flamboyant essor artistique.  Or, malgré la noblesse de ses intentions, ses tentatives ne ressemblaient guère plus qu’à un vulgaire caillou refusant sa liberté, et ce,  malgré l’acharnement à lui faire quitter notre chaussure. Avec le temps, on admet l’incisif de sa présence ! Or, il arrive un moment ou l’on doit se résoudre à lâcher prise si l’on veut un jour, peut-être, l’oublier.

Or, la seule évocation du mot  « lâcher-prise » suffisait à provoquer, chez Juliette,  de violents vertiges.  Son cœur, vaillant à l’extrême, repoussait la persévérance jusqu’aux limites de l’impossible.  Les défaites  de sa vie cuisaient dans une grande marmite de ressentiments.  Juliette ne trouverait son salut que lorsque Jeanne, Jean-Marie et tant d’autres, assumeraient enfin leur mission de vie.

Un coup de gong vint interrompre le flot de nuages sombres qui s’entêtaient à barbouiller le ciel faussement pastel de Juliette.

Jean-Marie s’excusa avant de s’éloigner pour répondre à son portable.

–          « Oui effectivement je vous aie fait parvenir mon cv.  Oui c’est pour un emploi à temps plein. Oui bien sûr je suis disponible pour vous rencontrer.  Vers quelle heure?  D’accord! Pas de problème, je serai là.  À tout à l’heure et merci !

Jean-Marie se redressa réapparu dans la salle à manger paré d’un sourire aussi crédible que la jeunesse éternellement « botoxé » d’une vedette hollywoodienne.

–          J’ai une entrevue cet après-midi pour un poste très payant.

 –          Génial! C’est pour quelle entreprise déjà ?, demanda Monsieur Jack, se sachant plus habile dans les masques de curiosité que mamzelle Juliette rictus déjà empreint de contrariété.

 –          Euh…bafouilla Jean-Marie. C’est pour une grande entreprise…J’ai oublié le nom…Il ne me reste que deux petites heures pour me faire beau !

–          J’imagine qu’il faut vous souhaiter bonne chance alors ? convenu Monsieur Jack.

–          Bah…La chance n’a rien à y voir. Je dois juste gagner ma vie.  Juliette, je laisse ma voiture ici d’accord?  C’est plus facile de se rendre là-bas en transport en commun.  À plus tard!!!!

Juliette n’eut pas le loisir de rétorquer.   Les grelots habituellement si sympathiques  de  son Échoppe avaient aujourd’hui sonné le  glas d’une âme en voie de perdition.  À l’aube de la quarantaine, Juliette resta là, suspendue comme des points à la fin d’une phrase ne trouvant plus de mots pour expliquer l’inexplicable.

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Trame sonore de l’Échoppe

La musique fait partie de mon univers au même titre qu’il me faut respirer. Ainsi je m’entoure de diverses ambiances musicales selon le personnage, les lieux, les scènes d’écriture de l’Échoppe.

Mon pusher se nomme Songza.  Si vous ne connaissez pas déjà ce site extraordinaire, je vous invite à le visite ici:

http://www.songza.com

J’ai créé quelques playlist mais vous trouverez également celles que je préfères.

Je vous invites bien évidemment à me faire part de vos suggestions concernant vos trouvailles et/ou vos idées inspirantes pour l’un ou l’autre de mes personnages.

Juliette

Publié dans Le Comité

Le comité de lecture de l’Échoppe

Bienvenue à vous tous.  Si vous vous retrouvez ici c’est que  soit vous y avez été invité ou encore que vous avez manifesté vôtre désir de faire partie intégrante de cette fascinante aventure que constituera l’écriture de mon premier roman: L’Échoppe de Juliette.

Voici les deux principales règles à suivre en ces lieux secrets de la Matrice:

  • Me faire part de vos commentaires et/ou questions sans retenues mais toujours de façon constructive.  Je suis certaine que sans être en mesure de répondre à toutes vos exigences, je réussirai à rendre mon écriture le plus universelle et compréhensible possible.
  • Les fautes d’orthographe sont évidemment choses possibles dans un tel processus.  Ainsi, j’aimerai que certains d’entres-vous collaboriez avec moi afin d’éviter les coquilles et autres.  Je crois que 2 personnes suffiraient pour effectuer cette besogne.  Les volontaires sont priés de bien vouloir lever la main.
  • Je reste bien évidemment en contrôle du processus et je vous demande donc souplesse, patience et indulgence si parfois je suis capturée dans une cage de perfectionnisme.

Au plaisir de vous lire…

bisous sucrés

Juliette xx

Publié dans Le Manuscrit

Chapitre 1

Trois heures trente-sept.  La séquence de bips répétés de son téléavertisseur résonnait encore dans sa tête.  Son plongeon dans l’encre opaque de la piscine ne l’avait que momentanément rafraîchi. Dans le plus simple apparat, il était demeuré sur le patio pour communiquer avec la répartitrice.  Tandis que la brise nocturne le dépouillait de ses dernières gouttes de fraîcheur, il écouta attentivement les détails de l’accident. Tout en enfilant son uniforme, il avait rempli sa tasse thermos du café encore tiède qu’il s’était fait deux heures plus tôt.  Car, valait mieux un café tiède qu’une tasse de café vide.

Trois heures quarante-cinq. Le voyant indiquant que le réservoir d’essence avait visiblement été oublié ou plutôt ignoré par son précédant conducteur s’alluma.  Heureusement, la station-service la plus proche n’était qu’à deux coins de rue.  Il fit le plein, maugréant à voix-haute contre les imbéciles incapables de servir du café chaud à cette heure de la nuit.  Franchement! Une station-service sans café.  Appuyant machinalement sur l’accélérateur, il porta sa tasse thermos à sa bouche.  Son visage réprima un léger dégoût.  Déjà froid!  Fallait se faire à l’idée.  Pas le temps pour une visite éclair chez Tim!!!

Quatre heures.  L’autoroute enfin.   Il enclencha la cinquième.  Alors que la vitesse transmutait la ligne blanche en un long filament hypnotique, il saisit d’une main son boîtier de cigarettes. Au passage, ses doigts effleurèrent le relief des motifs égyptiens qui ornaient son couvercle.   Les hiéroglyphes se laissèrent lentement caresser.  La douceur subtile du geste éveilla dans sa mémoire l’agréable souvenir des effluves délicats du café de Juliette. Il cliqueta son zippo sur sa cuisse raidie.  Dans la pénombre de l’habitacle, la flamme s’affirma, inondant son visage d’une lampée de lumière.

Le lieutenant Simard jeta un vif coup de d’œil sur sa montre. Dans moins de 15 minutes il serait sur les lieux de l’accident.  Tandis qu’il s’engageait dans la bretelle de l’autoroute il entreprit de se remémorer les détails qu’on lui avait rapidement communiqué.  Deux victimes. Deux jeunes filles dans la vingtaine, sur la Côte-des-Anges, à quelques mètres de l’érablière.

Jamais jusqu’ici il n’avait senti le besoin d’échapper à la situation. Or, cette nuit là, envisager de croiser les yeux d’une personne qui tergiverse au bord du précipice de sa mort le confrontait plus que jamais à la fragilité de sa propre existence.  Malgré le trouble, malgré l’angoisse son métier de technicien en collision l’amènerait à voir le rideau tombé une nouvelle fois sur un horrifiant spectacle.

Il ne pouvait pour autant se soustraire à son devoir.  Les spécialistes en reconstitution de scène d’accidents mortels se comptaient sur les doigts d’une main.  D’ailleurs, on faisait maintenant appel à lui un peu partout au Québec. Là ou les yeux les plus aguerris avaient échoué,  le lieutenant Simard avait réussi.   Grâce à lui et à son « inexplicable » facilité à repérer des endroits, des objets parfois même des témoins, les plus complexes catastrophes routières avaient pu être résolues. Mais s’ils savaient le prix qu’il devait payer quotidiennement pour être si efficace!

La scène n’était plus qu’à 10 minutes.  Il activa la composition automatique sur son téléphone portable.

-« Mikaël ? C’est Pierre ! J’arrive bientôt sur les lieux! T’as pensé à me prendre mon café?  Good. Je t’attends sur place! On se voit dans quelques minutes. Ciao! »

Expéditif mais efficace.

En passant devant l’aéroport de Mirabel il fustigeant intérieurement au nom de tous les expatriés de ce qu’il nommait; le grand carnage agricoles des Laurentides.

En arrivant tous près du petit village de Ste-Scholastique, il éteignit ses gyrophares.  D’une part, il y avait peu de chance que la force d’impact ait épargné qui que soit.  Et puis, rien ne servait d’alarmer les villageois.  La nouvelle irait de toute façon bon train bien avant que le coq n’ait chanté la naissance d’un nouveau jour endeuillé.

Il aperçu au loin la voiture emboutie contre un arbre.

–          Mikael. Je suis rendu sur les lieux.  Peu de chances de survivants! Appelle tout de suite la morgue et avise les ambulanciers.

–          10-4 !  Je devrais être là dans une dizaine de minutes tout au plus et les services d’urgences sont déjà en route.

–          N’avise pas les « rapaces » tout de suite.  Laurie risque d’être la première à s’amener sur les lieux et le spectacle est assez « hardcore ». Vaut mieux lui épargner ça!

–          Tu sais bien que « blette » comme elle, elle doit sans doute être déjà au courant mais bon…je lui téléphone à l’instant.

–          Ouin ! Au pire, je la gérerai quand elle arrivera.  Je quitte à l’instant  mon véhicule pour aller constater les dégâts. 10-4.

De la carcasse automobile, il émanait une sorte de vapeur lugubre. Des particules de vie semblaient encore virevolter de l’habitacle. Peut-être avait-il eu tord.

De nombreux débris avaient été projetés sur plusieurs dizaines de mètres.   Le reste des lieux ressemblait en tous points aux scènes usuelles.  Éclats de verre, traces de freinage, morceaux de tôle froissée jonchant entres les sillons d’une terre déjà préparée pour les semis du printemps prochain.

Pierre s’approcha de la voiture patrouille en s’allumant une nouvelle cigarette.  Il aperçu d’abord la conductrice qui gisait sur le côté, la tête coincée entre le volant et le bras de vitesse.  Une marre de sang recouvrait le siège du passager. L’écarlate liquide s’infiltrait entres les sièges comme la lave s’échappant d’un volcan.

Le chemisier blanc de la passagère offrait un contraste quasi angélique.  Seuls quelques éclats de sang s’étaient échappés de la tête fracassée de sa copine, dessinant un étrange motif sur son épaule gauche.  Pierre eut l’impression de la voir légèrement bouger.

–          Bonjour Mamzelle!

La jeune victime sursauta.  Elle tenta dans un ultime effort de se retourner pour entrevoir son interlocuteur.  La voix du policier se voulait chaude et réconfortante.

–          Je ne peux pas bouger, gémit-elle.  J’ai mal !  Caroline?  Caroline!! Elle a perdu connaissance ?? demanda Roxanne dans un cri compressé par la rigidité de sa ceinture de sécurité sur sa cage thoracique fracturée.  Caroline réponds moi !!!

Rien ne servait de lui mentir. Sa copine était indubitablement décédée en embrassant de trop près l’un des grands arbres centenaires de l’érablière, seuls témoins impassibles d’un autre baiser de la mort.  Mieux valait faire diversion que d’asséner à la jeune survivante un nouveau choc émotif.

–          Reste calme ma belle!! Les ambulanciers ne tarderont pas à arriver!

Le lieutenant avait choisi délibérément de rester dans l’ombre.  Seule sa voix enveloppait la blessée d’une étonnante sérénité.  Elle tenta à nouveau de se dégager. Sachant pertinemment qu’un mouvement brusque lui serait fatal, il contourna agilement la carcasse métallique, glissant ses lunettes dans la poche de sa chemise.

Elle leva alors les yeux et l’aperçut. Elle vit certes le vert solennel de ses yeux mais, elle vit plus que cela.  Elle murmura faiblement :

–          Vous?  Je vous reconnais!  Vous êtes là pour moi n’est-ce pas?  C’est mon heure…

Pierre Simard se contenta de sourire. Le policier s’était longuement penché sur ce type de réaction post-traumatique.  Il avait d’abord ébauché une théorie psycho-scientifique.  Sur le point de s’éteindre, la mémoire envoyait possiblement à la victime une quantité de souvenirs se combinant entres eux afin de permettre au cerveau de considérer sa dernière scène comme un moment de sérénité.  C’est sans doute cela que Da Vinci lui-même avait du vouloir transmettre comme révélation lorsqu’il peignit son chef d’œuvre du même nom : La nécessité pour exulter de se trouver tout près d’une personne familière.

Son autre théorie s’appuyait une hypothèse « neuro ésotérique ».  Il supposait ainsi que notre inconscient connaisse l’heure et le jour exact de notre mort, et ce, dès nos premières minutes d’incarnation fœtal.  Toutes les données inhérentes à notre dernier souffle resteraient savamment verrouillées dans un coffre-fort neurologique situé aux abords de notre glande pituitaire.   Seule une dose massive  de ce que certains appellent « l’hormone de mort » suffirait à  enclencher  l’exécution chimique de la « divine » combinaison.

Après plusieurs années de lectures pour tenter de trouver des preuves concrètes de ses suppositions, Pierre avait découvert que l’on trouvait cette hormone dans le corps de tous les humains. Elle était par contre détectable uniquement au moment de l’apparition des premières menstruations chez les femmes et de l’éjaculation chez les hommes.

L’hormone de mort en dose massive provoquant un rétrécissement du thymus, lequel est situé à proximité du cœur. Le thymus est l’organe qui contrôle la longévité du corps.

Or, selon la théorie du lieutenant, la glande pituitaire aurait aussi un rôle symbiotique avec notre subconscient. Dès la plus tendre enfance, notre duo de super-héros hormonaux nous enverraient donc en rêve, des images, des sons, des émotions qui, s’avèreraient d’amblée tout à fait farfelues.  Puis,  à force d’être exposer à ces éléments oniriques, la mémoire finissait  par vous conditionner à revoir au dernier moment et sans douleur, les acteurs de votre mort.

Bon c’était un peu compliqué et loin d’être étoffée pour une tribune scientifique mais, Pierre se passionnait en tous points pour cette théorie.

La jeune survivante toussa.  L’heure était arrivée. La gorge de Pierre se serra. Dans quelques secondes, il exécuterait les gestes, prononcerait les mots justes, saurait revêtir la bonne image, mais il n’arriverait jamais à faire de ce moment une banalité.  Il s’approcha et posa la main gauche sur son front.  Elle gémi comme si une puissance incroyable tentait de sortir de sa poitrine. Ses poumons semblaient brûler comme ceux d’un nouveau-né.

–          Le retour à la Matrice, pensa-t-il.

Agenouillé près d’elle, il plongea ses yeux dans les siens. D’abord effrayée, elle tenta de fermer les paupières mais, incapable de quitter la douceur du regard, elle s’y abandonna.

–          Monsieur, je voudrais que vous fassiez quelque chose pour moi svp…

–          Bien sûr mamzelle! Ça va me faire plaisir…

Elle lui murmura à l’oreille sa dernière volonté.

Le fer à cheval en diamant qui ornait sa jeune poitrine cessa sa danse et s’immobilisa dans le silence du soleil levant.

____________

Pierre resta quelques minutes tout près de Roxanne, recueilli dans une profonde méditation. Ce moment nécessaire à toute l’exhortation de l’accompagnement vers la mort, il le ressentait dans un parfait silence.  Pas de révélations troublantes, ni de colères refoulées lors de ces derniers instants. Seulement une pureté brève et immaculée.  Et un vœu, pieu, qu’il allait exaucer.

Tout en se relevant, il entendit au loin la frénésie des gyrophares ambulanciers. Il hésitait déjà à annoncer aux techniciens que la victime était décédée en sa présence. Comme à chaque fois, l’empathie le gagnait.  Contrairement à sa spécialisation, l’adrénaline du personnel d’urgence résidait justement dans cet espoir, même infime, d’arriver sur les lieux à temps pour sauver une vie.

Il se releva, remit ses lunettes et commença à dresser les lignes de son périmètre de sécurité.

À la vue du premier technicien, Pierre réaffirma son choix. Le jeune homme d’à peine vingt-cinq ans devait sans doute assister à l’un de ses premiers accidents spectaculaires.

-« Des survivants? ».

Les tempes grisonnantes du chauffeur donnaient le ton à l’interrogation. Dans l’œil de l’habitué, le zèle avait fait place à l’expérience. En quelques secondes, il avait saisi que seul un miracle avait pu laisser une vie indemne dans cet invraisemblable amalgame de métal et de branches brisées.

-«Non. Deux victimes de race blanche. Toutes deux dans la vingtaine. Roxanne Leblanc et Caroline Castonguay ».

-« Merde ».

Le jeune technicien n’avait pu réprimer sa déception.  Tout en glissant le brancardier avec déception, il empoigna sa radio émettrice.

-« Ici l’ambulance 433. Deux décès sont constatés sur les lieux. »

Pierre aurait dû le prévoir  Ce novice devait ignorer tout du protocole à suivre lors d’enquête de collisions mortelles.

-« Excuse-moi! ».

Pierre allait l’initier en douceur.

-« Avant que le coroner ne viennent chercher les corps, j’ai un travail à faire.».

Même la douceur était relative.  Au moins il n’avait pas usé de condescendance.  Après tout, ce n’était pas sa faute.  Ah si les jeunes diplômés savaient et que les vieux singes pouvaient !’il N’empêche que Pierre ne faisait preuve d’aucune tolérance face à l’incompétence.

Le brancardier néophyte se confondit en excuses.

-« Je suis désolée monsieur l’agent.  On ne m’avait pas avisé.  J’ai juste voulu bien faire »

-« C’est ma faute Alex, j’aurai dû te prévenir! ».

Le chauffeur avait ouvert la portière grinçante du véhicule d’urgence. Assis au bord du siège comme le vieux shaman au bord du feu, il décida de se porter garant de son acolyte.

-« Salut Pierre ! Donne-lui une chance ! C’est sa première collision mortelle !  Les cours J’aurai dû réviser le protocole avec lui durant le trajet.  Mea culpa !».

Pierre tapota l’épaule d’un Alex mal à l’aise.

« C’est ben correct mon Roger, je comprends ça!  Fait juste les rappeler pour leur dire qu’un enquêteur est sur les lieux. Spécifies que tu les aviseras dès j’aurai terminé mon travail. Appelle aussi les pompiers, on aura besoin de leur pinces pour sortir la petite de là!»

Alex jeta un regard inquiet vers Roger. Celui-ci avait plusieurs fois croisé le lieutenant Simard dans de pareilles circonstances. Il se contenta donc d’afficher un large sourire approbateur. De son regard émanait un sentiment semblable à celui qu’affiche un père lorsqu’il voit son petit enfourcher pour la première fois sa bicyclette; Une confiance fière doublée d’une imperceptible crainte qu’une manœuvre inexpérimentée pourrait le faire vaciller.

Pierre se dirigea vers sa voiture pour aller prendre ses outils de mesures. Tout en déposant son coffre, il s’enfila dans la bouche, un objet, pour le moins inusité.

-« Ben kin ! Si c’est pas le jeune nouveau!!! Suit Mononcle!   Y va te montrer comment on rend sa beau une scène de même!!!»

Le lieutenant Simard avait enfilé une paire de dents artificielles qui lui donnait des allures de vieil ermite. Les dents brunâtres partaient dans tous les sens, particulièrement dans le sens de la dérision.  Il guettait d’un œil amusé la réaction d’Alex dont la décontenance ne faisait qu’alimenter le dialogue loufoque de son interlocuteur.

Pierre allait repartir de plus belle, lorsqu’il sentit une main sur son épaule.

-« Un café chaud monsieur Tim Simard? »

Un peu gêné d’être surpris en délit de badinerie par la journaliste, Pierre recracha les dents et montra les siennes affectueusement.

– « Tiens, tiens. Mamzelle Laurie. Toujours la première rapace au rendez-vous! »

Laurie St-Amant se faisait un point d’honneur de supplanter la nouvelle à la compétition. D’une part, cela lui permettait certaines privilèges auprès des policiers mais cela lui permettait aussi de faire un sérieux pied de nez à toute la gente masculine journalistique en mal de puissance « testotéroniques ».

Elle plaça militairement sa main gauche sur son front, tendant le café de l’autre:

« Oui mon commandant!!!  Je me lève à leur des poules et me couche à l’heure des cow-boys!

–          Tow! Tow! Tow!, s’esclaffèrent-ils en chœur.

Pierre attrapa le café et poursuivit son chemin sans demander son reste.

« Là mon jeune, tu va dérouler le ti-ruban et tu vas me décorer notre scène de façon à ce que la vermine ne puisse pas s’infiltrer ici! Dac?! »

-« J’ai EN-TEN-DUE!!!  Pfff.!!! Face de rat toi-même!!! », hurla Laurie en désembuant la lentille de son appareil photo.

Décidemment en plus d’avoir l’œil aguerri, la petite avait aussi une ouïe des plus remarquables.

« Laisse-la faire mon champion!! Fait ce que je te dis!! »

Tout en remettant ses dents, Pierre passa derrière Laurie, frôlant sa longue chevelure féline, humant ses doux arômes de fraises, il déposa au creux de son oreille, un imperceptible :

–           « Merci pour le café. Je suis content de te voir! »

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Chapitre 2- Jean-Marie

Je n’y arriverai jamais. J’ai peur.  Tant de mots ont  été écrits sans que personne n’ait eu envie de s’en souvenir.  J’erre dans la grande bibliothèque de la vie sans pouvoir y écrire mon propre chapitre.  Et puis, les autres ont sans doute raison : Il faut  gagner sa vie.   Écrire, ce n’est pas un travail sérieux.  Ce n’est pas ce qui mettra du beurre sur mon pain à moins que je n’envisage une mort éminente car chez les écrivains, le succès s’écrit bien souvent sur une épitaphe. 

Qu’ai-je de si différent à dire au fond? Et même si je trouvais une réponse à cette question, ne manquerai-je pas aussitôt d’humilité en assumant le fait de partager cette différence aux autres ?  Je me sens condamné d’avance.  Certes, je pourrais persévérer mais à quoi bon. Je sais très bien que parvenue aux bouts de mon œuvre, je me rendrai compte que j’aurai perdu temps et argent.  Tout le monde sait que le temps est une denrée rare que je devrai utiliser pour rentabiliser ma vie. 

Je dois rentrer dans le moule et faire un travail convenable.  Je pourrais postuler dans une grande entreprise et gagner beaucoup si seulement j’arrivais à faire taire ces mots dans ma tête.  Allez!  Il suffit juste de me mettre au service d’un patron qui saura exploiter ma plume à son avantage.  Vaut mieux employer mon talent à faire briller quelqu’un d’autres. Voilà qui serait juste, humble et bon.  Allez ! Vaut mieux oublier la poésie, la littérature, la philosophie.  Allez! Un petit coup de pied au derrière !  Peut-être que le café de Juliette me donnera le courage nécessaire pour me remettre sur le droit chemin ! 

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Juliette s’était levée aux aurores pour concocter sa toute nouvelle recette de petits gâteaux à la citrouille au glaçage érable et bacon.  Dehors, l’automne s’installait peu à peu. Inspirée par le rouge timide des arbres elle avait donné naissance à un tout nouveau mélange sucré-salé.  Il faut dire que Juliette est une dame de contraste.  Ces clients les plus fidèles vous raconteront d’ailleurs, sans l’ombre d’un doute comme elle est spontanée, ricaneuse, exubérante  et surtout, jamais fade.

 Depuis quelques années déjà, Juliette redouble de créativité pour combler ses clients.  Le weekend, elle parcoure les brocantes, les bazars, les librairies pour dénicher « LE » trésor susceptible de faire avancer d’un pas de plus l’un de ses « poussins » incapable de briser sa coquille.  Ce qu’elle préfère, ce sont les livres usagés qui, par un simple prénom griffonné dans la couverture, unissent deux destinées dans le grand univers littéraires.

Or, pour certains de ces clients, les livres ne stimulent pas, ne réveillent pas.  Malgré le fait qu’elle trouve un peu étrange le fait de résister à l’appel d’un vieux manuscrit, elle redouble d’ardeur pour trouver une image, une musique, un film, un parfum, une saveur qui saura enfin toucher le fond d’une âme endormie, et ce, quitte à l’inventer soi-même.  Car, comme l’avait si bien mentionné Monsieur Jack, son plus vieil habitué, impossible d’être mal prise lorsque l’univers nous a fait don d’une si grande dose de créativité.

Adossé contre la porte de l’échoppe, Monsieur Jack huma de loin la nouvelle trouvaille, encore chaude, de Juliette.

–          Bon matin madame Juliette !  Bon, bon, bon.  Qu’est-ce que vous avez encore inventé pour « réveiller » Monsieur l’écrivain ?

 –          Cessez donc un peu de vous moquer de moi ! dit-elle faussement offensée.  Vous savez très bien qu’il a eu beaucoup d’épreuves ces jours-ci et je crains, que sans mon intervention, il abandonne définitivement son rêve d’écriture.  Rendez-vous plutôt utile et tenez-moi donc ceci tandis que je déverrouille la porte.

 Tandis que Juliette s’affairait à ouvrir son échoppe, les clochettes s’entrechoquèrent sous les premiers rayons du soleil.  Elle sourit.  Elle aimait tant cette jolie mélodie matinale qui lui rappelait qu’elle avait un jour fait le bon choix en ouvrant ce petit havre de trésors pour âmes en perdition.

–        C’est vous attribuer pas mal de pouvoir non ? continua Monsieur Jack, dans son rôle tout assumé d’avocat du Diable.   Vous ne pourrez pas les sauver tous vous savez!  Ne seriez-vous pas mieux de lui montrer à pêcher plutôt que de lui servir du poisson sur un plateau doré?

 –          Rares sont ceux qui ont un talent aussi naturel, rétorqua Juliette quelque peu offensée qu’on ose questionner ainsi sans vergogne les principes mêmes de sa mission de vie.   Ses mots s’enfilent avec une telle grâce que serait un crime de laisser mourir le germe d’un tel génie créatif sans avoir tout fait pour lui permettre  fleurir! Et puis, il a autrefois été journaliste au journal « La Presse » à ce qu’il paraît !

 –          Pffff! Ça ne veut absolument rien dire !, rétorqua Monsieur Jack en déposant sa veste sur le dossier de sa chaise habituelle.  Si vous saviez parfois ce que l’on peut lire dans les feuilles de choux de l’Empire Desmarais!  La petite St-Amant, ça c’est une journaliste !

–          Elle écrit pour le journal local !  L’écriture de Jean-Marie est imagée, poétique, voilà pourquoi elle n’a pas fait l’unanimité dans le milieu.  Or, comme c’était un jeune homme vaillant et courageux, il a d’abord écouté les conseils de ses confrères en tentant de « pervertir » son style (elle mimait toujours les guillemets lorsqu’elle n’utilisait pas le mot exact mentionné).

–           Chassez le naturel et il revient au galop hein ?, lança Monsieur Jack qui ne ratait jamais une occasion de glisser un adage, une citation, un proverbe  dans le flot d’une conversation en s’accordant, au passage, son propre crédit.

 –          Voilà, vous avez tout compris.  Sauf que, Monsieur Jean-Marie est tissé dans du fil de Jeanne d’Arc. Alors, un bon matin, il a claqué la porte du journalisme en clamant haut et fort qu’il n’était pas un GIGOLO des mots.  Il en a eu marre de prostituer ses idées, ses convictions, pour moins de 25$ le feuillet!

 –          Et j’imagine que votre cœur de « Mère Thérèsa » est tombé sous le charme de ses mots? C’est pour cela que vous vous êtes donné la mission de le faire voler de sa propre plume ?  Mais, Mamzelle Juliette, les « poussins ça ne vole plus depuis au moins 1000 ans!! Il termina sa phrase dans un grand éclat de rire.

 –          Je n’ai jamais rien lu de lui à part les mots de remerciements, si magnifiquement fignolés, qu’il me laisse en payant son addition, répondit Juliette le visage cramoisi par la honte.

 Elle enchaîna rapidement de peur que Monsieur Jack ne saisisse l’opportunité d’entrer de plein fouet dans cette faille naïvement exposée.

 –          Depuis quelques années on  lui connaît pourtant quelques projets.  Un blogue fréquenté par une poignée d’amateurs littéraires ou d’amis intimes.   Il y a deux ans, il a  même participé à un collectif d’auteurs!  Mais depuis, il n’écrit presque plus, sinon que sous l’influence d’une mystérieuse muse.

 –          Voilà qui devrait sans doute nous attrister.   Mais moi, les gens qui ne s’assument pas… (laissant planer quelques instants un silence atomique…)

Juliette ne lui donna pas l’occasion de terminer ce qui s’annonçait comme le début d’un long monologue sur les grands principes de l’autonomie humaine.  Elle préféra s’esquiver élégamment vers les cuisines.

–          Bah…Merci de me donner raison ! Lorsque vous aurez terminé de faire semblant de ne pas m’avoir entendu, je goûterai avec curiosité à votre nouvelle création gustative, avec mon café bien sûr !

 –          Ça ne sera pas bien long, scanda Juliette de sa cuisine.  Le café coule déjà !  Vous n’êtes pas trop pressé ?

 –          Non, non, ça me va ! Dépêchez-vous lentement !

Juliette poussa un soupir.  Elle savait que Monsieur Jack était rempli de bonnes intentions mais, elle devait l’avouer, il avait aussi une réelle facilité à la transporter aux limites de sa zone de confort.  Au fond, sans doute était-ce sa manière à lui de collaborer à l’évolution de l’humanité.

Il est vrai que Juliette avait une vision quelque peu « utopique » du monde.  À la blague (qui cachait aussi une bonne part de vérité), elle racontait souvent qu’elle ne saurait même pas voir le côté « Sith » d’Anakin SkyWalker si elle l’avait devant elle.    Or, si cette grande facilite à voir l’aspect positif de chaque chose l’avait maintes fois épargnée de beaucoup de souffrances intérieures elle l’avait aussi, souvent,  aveuglée face à de réels dangers.   Pour une raison qu’elle ne connaissant pas encore, et dont elle repoussait sans cesse le véritable questionnement,  Monsieur Jack s’était donné la mission de lui ouvrir,  jour après jour un peu brusquement les yeux sur la nature humaine.

Comme il le disait si souvent « Où il y avait de l’homme, il y avait de l’hommerie….

Les clochettes vinrent interrompre Juliette dans ses pensées.  Elle replaça son tablier et s’avança vers Jean-Marie qui faisait son entrée, un journal sous la main.

–          Tiens tiens…En parlant du loup, lança Monsieur Jack.

Jean-Marie, piqué dans sa curiosité,  allait questionner la raison pour laquelle il avait été le sujet d’une conversation aussi matinale, lorsque Juliette interrompit l’élan avec un plateau garni de cafés et muffins encore fumants.

–          Bon matin Monsieur Jean-Marie intervint candidement Juliette.  J’ai une petite surprise pour vous !

Juliette en profita pour foudroyer Monsieur Jack du regard.  Qu’il babille à sa guise contre ses petites manies de « sauveuse » passait encore…Par ailleurs, jamais, au grand jamais,  elle n’allait l’autoriser à s’immiscer dans « SA » grande quête de prise de conscience des individus.   Pour Juliette, le salut de la planète passait par l’émancipation du bonheur avec un grand « B ».  Et, pour être heureux, il faisait de prime abord découvrir sa passion, son don le plus viscérale.

Monsieur Jack se racla la gorge et fit semblant de disparaître quelques moments dans les pages de son livre.  Il aimait bien au fond le rôle, quoi que plus discret, de l’observateur.  Si cela donnait quelques moments de répit à Juliette et à sa clientèle, qu’il n’épargnait que très rarement,  celle-ci resta tout de même aux aguets.

–          Oh s’exclama Jean-Marie !!! Vous m’avez fait des muffins citrouilles érable-bacon ! Merci beaucoup ! J’en avais si envie depuis que j’ai vu la recette l’autre jour dans le magazine Châtelaine.  Je sais, ricana-t-il, c’est une lecture disons habituellement plus « féminine ».  Or, je trouve qu’on y retrouve de plus en plus d’articles intéressants pour tous.

Juliette cueillit au vol cette occasion de renforcer une ressource en plein épanouissement :

–          Vous savez, peut-être aurait-il avantage à embaucher des collaborateurs masculins étant donné leur nouveau lectorat ?  Envoyez-leur donc quelques-uns de vos articles on ne sait jamais.

Le visage de Jean-Marie s’assombrit aussitôt.

-Ah quoi bon ? Je n’ai pas de contact là-bas et puis j’ai passé l’âge d’être pigiste.

– Qui vous parle d’un poste de pigiste ? Essayez plutôt de vous tailler une place comme chroniqueur plutôt !!  J’ai peut-être même encore quelques amies qui travaillent là-bas à titre d’infographiste.  Souhaitez-vous que je me renseigne pour vous?

Jean-Marie qui aimait beaucoup Juliette acquiesça pour ne pas l’offusquer.

–          Oui…ce serait gentil…!

Monsieur Jack prit une gorgée de café en chantonnant avec un accent italien maintes fois trop exagéré : « Paroles, des paroles, des paroles… »

Jean-Marie sentit la pointe et réagit prestement aux soubresauts de son subconscient personnifiés par l’humour de Monsieur Jack.

–          Monsieur Jack n’a pas tord Mme Juliette…. Ne vous donnez pas cette peine pour moi!   Je me cherche un vrai boulot.  Quelque chose de lucratif, de rationnel.

Les yeux de la dame s’embuèrent.

–          Non… Je vous en prie. Ne laissez pas tomber ! Nous avons besoin de vos mots pour nous guérir de nos maux.

Il déposa une main chaude sur la sienne.

–          Vous êtes gentille, trop gentille.  Mais, ma décision est prise.  Je ne retournerai pas à l’écriture, elle ne veut plus de moi.

-Juliette ne pu cacher sa déception.   Pourtant, elle pouvait très bien comprendre ce qui motivait Jean-Marie a abandonné la voie des mots.  Ce chemin, elle l’avait jadis parcouru, sur les genoux, les mains entaillées par le vindicatif et l’acerbe des conventions, des principes.  Jeune retraitée d’une impossible révolution,  elle avait  fait le choix, à 24 ans, d’effacer ses mots pour se tapisser de ceux des autres.  Sa conscience fût ainsi nourrie de cette nouvelle croyance pendant près de 20 ans.  Or, la malbouffe des faux principes ne donne que l’illusion de nourrir.  Il y eut une rencontre.  Il y eut une résurrection.  Et les mots de Juliette se remirent à hurler leur famine.

Tout comme Jean-Marie, elle devait apprendre à composer quotidiennement avec la présence des mots dévoreurs d’entrailles.  Ce genre de mots-là se frayent des sillons dans votre colonne vertébrale et vous courbent trop facilement l’échine.  Ils s’insinuent, grimpent et envahissent le cervelet. Leur rythme tribal ralentit puis s’accélère jusqu’à se confondre aux rythmes du cœur.  Les idées martèlent les murs trop étroits de la boîte crânienne et revendiquent leur libération.  Devenue la proie d’une mutation syntaxique,  le corps entier se soumet.  L’assaut est lancé.  La main écrit et des plaines de papier abdiquent, condamnées à devenir la terre d’accueil d’un peuple de mots trop longtemps réfugiés.

Étrangement, la musique de Daniel Bélanger choisi ce moment précis pour briser le silence d’un solide « Rêver Mieux ».  Juliette laissa échapper son petit rire de mésange.

–          Tenez Jean-Marie, même Daniel vous passe son message…

Depuis aussi loin que Juliette se souvenait, il y avait eu dans sa vie, des messages, des signes, des liens.  Jamais rien n’avait été laissé dans les mains improbables du « Hasard ».  Chaque élément de sa vie, chaque parole, chaque musique faisait partie d’un tout qui se déposait à ses pieds telle une offrande « divine ». Il ne se passait rarement plus que quelques minutes avant qu’elle ne fit un lien entre le moment présent et un film, une émission de télé, un numéro humoristique ou une parole de chanson.

Juliette tricotait des rapports parfois loufoques entres les gens et les choses sans en avoir vraiment toujours eut conscience.  Un jour l’un de ses «Phébus» partageant avec elle quelques cours de lettres et certaines autres « langues » aussi) lui avait lancé à la blague :

–          « On sait bien toi Juliette,  tu vis dans un film ! Mais la vie, c’est pas juste du Cinéma» !

 D’abord outrée, offusquée, humiliée par la remarque, elle avait interprété comme une variante à peine masquée de « fille complètement déconnectée de la réalité ». Elle avait donc boudé.  Un peu.  Pas longtemps, parce qu’elle pardonnait vite de peur de se sentir coupable.

Avec le recul, elle avait pris conscience des avantages de vivre sa vie en technicolor. Elle seule savait comment dompter les hasards et les coïncidences pour les transformer en circonstances quasi magiques.   En toute connaissance de cause (mais pas toujours), elle raconte donc avec émerveillements les expériences extraordinaires qui amalgame son destin.  Juliette cherche à semer chez les gens cette envie d’y croire, ce désir de suivre momentanément le vent fou des rêves improbables.

Jean-Marie, plutôt cartésien malgré sa sensibilité littéraire, interpréta tout autrement le message :

–          Vous avez peut-être raison…Mais pour rêver mieux, il me faudrait un compte en banque beaucoup mieux garni!

Juliette n’aimait pas que l’on ignore volontairement une opportunité de compréhension quand elle se présentait, enchaîna, un peu plus fermement….

–          Vous savez très bien que ce n’est pas ce qu’il a voulu sous-entendre !  L’argent, l’argent…C’est de l’eau pour éteindre le brasier des nobles intentions.

 –          Et vous croyez que ce sont mes « Rêves » qui payeront votre délicieux café et vos adorables petits gâteaux?

 –          Pas besoin de votre argent.  Je vous les offres ! Si cela peut vous convaincre qu’il vous faudra, tôt ou tard assumer votre mission de vie !

Jean-Marie allait protester mais Juliette s’était déjà éclipser pour éviter de poursuivre la conversation qui s’annonçait rationnelle et tristement réaliste.

–          Je sais que vous avez le cœur gros comme…Il s’interrompit pour trouver un comparatif de bonne mesure.  Gros comme…Comme rien…Rien n’est aussi grand que votre cœur Juliette….Mais, mon enfer ne peut être éternellement pavé de bonnes intentions….

–          Qu’essayez-vous d’insinuer? Je ne veux pas que votre vie soit un enfer par ma faute !

Juliette venait, encore une fois, de poser le monde sur ses épaules