« Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé ». â Antoine de St-ExupĂ©ry »
La vie lâhabite encore. Or, vous devez en faire abstraction. DĂ©sormais, vous devez plutĂŽt apprendre Ă accepter le choix de son absence, de son silence. Trop souvent, il vous arrive de lâimaginer lĂ , quelque part,  en train dâĂȘtre, de vaquer, de butiner, de cultiver dâautres jardins, sans vous. Votre ventre brĂ»le de questionnements. Pourquoi cette condamnation Ă mijoter cruellement dans la tristesse et la colĂšre? Lâunivers nâest-il pas censĂ© offrir des rĂ©ponses Ă nos souffrances? Quâavez-vous donc fait pour mĂ©riter un si mauvais sort?
Votre muse sâest dissipĂ©e, muette, invisible dans les herbes hautes de votre incomprĂ©hension. Sortie de votre vie sauvagement, sans plus dâexplications quâun lourd silence rĂ©probateur. Dâabord hĂ©bĂ©tĂ©, puis doucement de plus en plus assombri, vous tergiversez aux bords des falaises de lâapitoiement. Pourtant, malgrĂ© les vertiges, une part de vous cherche viscĂ©ralement une part de logique Ă laquelle sâagripper. Votre cerveau et votre cĆur quĂ©mandent des preuves irrĂ©futables pour justifier cette douloureuse confrontation.
Sous les conseils de votre famille, de vos amis, de votre thĂ©rapeute, vous dĂ©cidez donc de vous investiguez. Ă froid, vous ouvrez impunĂ©ment votre blessure en ciselant vos vieilles cicatrices dans lâespoir ultime dây trouver quelques indices de votre innocence. En fouillant furieusement dans votre charcuterie dâĂ©motions, vous devenez lâarchĂ©ologue de vos propres vestiges. Vous souhaitez maintenant trouver bien plus que des rĂ©ponses. Vous ĂȘtes en quĂȘte de dĂ©nicher, coĂ»te que coĂ»te, les quelques parcelles encore viables de votre identitĂ©.
Or, tandis que votre corps, votre Ăąme et vos pensĂ©es gisent bĂ©ants sur la table de vos analyses, vous tentez encore de rĂ©tablir le contact entre les fils conducteurs de votre trame dramatique. Vous  passez votre histoire au peigne fin, Ă rebrousse-poil, en dĂ©cortiquant minutieusement chaque Ă©change, chaque ambiguĂŻtĂ©. Vous constatez alors avec ou sans rĂ©el Ă©tonnement que, dans cette relation, vous avez toujours trop ou jamais assez. Si Ă certains moments vous avez manquĂ© dâorgueil, dâautres fois,  vous nâavez pas fait preuve de la dose suffisante dâhumilitĂ©. Trop de fois vous vous ĂȘtes soumis alors que, peut-ĂȘtre, sans doute,  vous auriez dĂ» briller par votre indĂ©pendance. Bref, dans un sens comme dans lâautre, vous nagez en cercle autour de la case dĂ©part. Lorsque vous ĂȘtes enfin fatiguĂ©, vous frappez un mur et vous laissez lentement couler dans le ciment.
Ătonnamment, la prison de lâimmobilisme vous donnera lâoccasion de vous contempler, de vous dĂ©poser pour vous astreindre Ă accueillir lâinfime partie en vous qui hurle son droit Ă la rĂ©silience. Le temps passera et apposera un large bandage dâamnĂ©sie sur votre blessure. MĂȘme les plus tenaces, les irrĂ©ductibles avaleront Ă ce stade, lâamĂšre pilule du lĂącher-prise. Certes elle passera un peu de travers, mais, elle agira efficacement, et ce, avec ou contre votre volontĂ©.
Sans trop de surprise, câest encore le temps qui vous aidera Ă digĂ©rer les rĂ©sidus putrides de votre situation.  GalvanisĂ© dâespoir, le temps prendra lâallure dâune vitamine miraculeuse qui, en parcourant vos veines, sâattardera dans votre mĂ©moire, dans votre cĆur et dans vos tripes, encore un peu tordues, avouons-le, par le ressentiment.Â
Lentement, sĂ»rement, vous remontrez la pente. Certains soirs, vous aurez lâimpression loufoque de la grimper de reculons. Mais certes, vous avancerez. Un jour, votre estomac manifestera Ă nouveau lâenvie dây accueillir des papillons dâanticipation.  Vous y arriverez. Vous aurez rĂ©ussi. Puis,  il y aura  sur le mur cette petite ligne imaginaire. Vous savez, celle que vous fixiez parfois pendant des heures les yeux dans le vide?  Oui, oui, celle-lĂ !  Au fil des batailles, ce minuscule point dans le nĂ©ant est devenu votre alliĂ©, le tĂ©moin privilĂ©giĂ© de votre victoire face au passage de la faucheuse Ă©motionnelle dans votre vie. à jamais, il incarnera le souvenir de votre force dans la tourmente. Mais, le plus Ă©tonnant, il vous rappellera comment, un jour, vous avez appris Ă grandir.
Julie Vigneault – Juin 2015